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« L’équilibre entre culturel et événementiel, une façon de financer la culture » (D. Gouband, Seine&Watts)

News Tank Culture - Paris - Interview n°438809 - Publié le
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Didier Gouband (g.) et Gilbert Desveaux (d.) -

« Pour qu’un lieu soit pérenne, il doit devenir une destination. Les visiteurs qui viendront au Théâtre Juliette Récamier (Paris 7e) à titre personnel le week-end pourraient aussi être nos clients la semaine. S’ils y ont vécu une expérience personnelle intéressante, ils peuvent se dire que le théâtre est aussi un lieu pertinent pour un lancement de produit, une conférence ou un séminaire », déclare Didier Gouband, président de la société d’exploitation culturelle et événementielle Seine & Watts, à News Tank le 24/04/2026. Seine & Watts a repris le bail d’exploitation du Théâtre Juliette Récamier le 19/03/2026. L’opération, dont le montant n’a pas été précisé, a été financée sur fonds propres.

Le Théâtre Juliette Récamier, propriété de La Ligue de l’enseignement, a été inauguré en 1909 sous le nom de « salle Récamier », avant de devenir un théâtre en 1958. Fermé en 1978, il a rouvert en avril 2025 après des travaux de rénovation. Le lieu fonctionnera selon un modèle alliant événements professionnels et programmation culturelle. La programmation sera annoncée en juin 2026, pour une ouverture en septembre 2026.

« L’activité professionnelle se tiendra du lundi au mercredi, voire jusqu’au jeudi matin. L’activité de spectacle vivant se déploiera du jeudi au dimanche sur un principe d’alternance. […] Nous proposerons également, sur des séries plus courtes, des formats plus hybrides : musique, conférences-spectacles, cabaret, seul en scène… L’objectif est d’être très ouvert, pluridisciplinaire et actuel », indique Gilbert Desveaux, directeur des projets culturels, des publics et de la programmation du Théâtre Juliette Récamier.

« Cet équilibre entre projet culturel et événementiel est une façon de financer la culture aujourd’hui. Les tutelles publiques, qu’il s’agisse du ministère de la Culture, des Régions, des Départements ou des Villes, disposent de moins en moins de moyens. Le ministère n’a plus la capacité d’octroyer des financements pour maintenir en état des bâtiments classés. Mais, pour sauvegarder ces bâtiments, il faut apporter une autre solution que d’en faire des hôtels », ajoute Didier Gouband.

Didier Gouband et Gilbert Desveaux répondent aux questions de News Tank.


Pourquoi le Théâtre Juliette Récamier, et qu’est-ce qui a motivé la signature de ce bail ?

Didier Gouband : La logique de Seine & Watts, qui opère également la Cité du Cinéma (Seine-Saint-Denis), est de s’intéresser à des bâtiments ayant une histoire patrimoniale, tant sur le fond que sur la forme. L’histoire du Théâtre Juliette Récamier est étroitement liée à l’émergence de la Ligue de l’enseignement. Le bâtiment lui-même est polymorphe : à l’origine, ce n’était pas un théâtre, mais une salle polyvalente, conçue pour accueillir tout type de réunion. Il se situe en outre à un carrefour chargé d’histoire de la rive gauche, à proximité du Bon Marché, premier grand magasin au monde, et du Lutetia. Il cochait toutes les cases qui nous intéressaient.

La seconde raison est économique. La Cité du cinéma offre une jauge colossale. Le Théâtre Juliette Récamier, avec ses 268 places fixes, propose une jauge plus resserrée, sans être petite, correspondant à une demande de nos clients. Or, accueillir de grands groupes de tourisme d’affaires est devenu plus difficile intra-muros, puisque faire circuler des bus dans Paris est de plus en plus contraignant. En revanche, les formats de 200 à 300 personnes restent accessibles, d’autant plus que le lieu est desservi par les lignes 4, 10 et 12 du métro.

Façade du Théâtre Juliette Récamier
Façade du Théâtre Juliette Récamier - ©  Nadine Barbancon

Gilbert Desveaux : Le cœur de mon métier est le spectacle vivant. Je suis directeur de projet culturel indépendant depuis 2014. Avant, j’ai dirigé deux théâtres de ville, le Théâtre du Blanc-Mesnil et le Théâtre Alexandre Dumas à Saint-Germain-en-Laye. J’ai aussi été directeur adjoint d’un Centre dramatique national, le Théâtre des 13 Vents à Montpellier. Je connais Didier Gouband depuis quelques années. Son projet m’intéressait à la fois par son exigence économique, par sa dimension humaniste à travers la Ligue de l’enseignement et par le théâtre en lui-même.

Nous connaissions tous deux ce lieu par nos réseaux : nous savions qu’il avait été fermé, qu’il avait fait l’objet de travaux, et que la Ligue cherchait à le relancer. L’opportunité s’est présentée à Noël 2025. Nous leur avons apporté une solution permettant de déléguer intégralement la gestion. Les premiers rendez-vous ont eu lieu début janvier 2026, et tout s’est fait en deux mois. L’opération a été financée sur fonds propres. Nous avons uni nos compétences : Didier Gouband assure la gestion, la commercialisation et la production, comme il le fait pour la Cité du cinéma. De mon côté, je porte la programmation et son ambition.

Comment définiriez-vous le modèle de Seine & Watts ?

D.G. : Deux grands modèles existent. D’un côté, l’opérateur MICE Meetings, Incentives, Conferences and Exhibitions (Congrès, incentives, conférences et expositions) traditionnel. De l’autre, l’opérateur culturel. Ce modèle repose sur des constantes, avec un financement soit public, soit privé sous forme de dons. La construction des budgets annuels le montre : entre les ambitions programmatiques à indice 100 et le financement à indice 80, il existe un delta de 20, la « ligne privatisation », qui désigne la location du lieu à des entreprises pour combler les trous de programmation et équilibrer le budget.

Nous sommes au confluent des deux. Une partie de l’EBITDA Earnings before interest, taxes, depreciation, and amortization (bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement) généré sera affectée au financement de la programmation. Les opérateurs culturels ont une faible rentabilité, les marges sont faibles. Notre objectif n’est pas d’être rentables sur la programmation, ni d’y perdre de l’argent, mais d’être à l’équilibre.

Un lieu purement MICE a, comme un restaurant ou un hôtel, une durée de vie de cinq à sept ans avant qu’il ne faille tout refaire. Pour qu’un lieu soit pérenne, il doit devenir une destination. Les visiteurs qui viendront au Théâtre Juliette Récamier à titre personnel le week-end pourraient aussi être nos clients la semaine. S’ils y ont vécu une expérience personnelle intéressante, ils peuvent se dire que le théâtre est aussi un lieu pertinent pour un lancement de produit, une conférence ou un séminaire. Même logique pour la Cité du cinéma.

Quelle est la nature de votre relation avec la Ligue de l’enseignement, propriétaire du lieu ?

G.D. : La Ligue de l’enseignement avait besoin d’un opérateur sérieux et d’une ambition artistique. Ils ne veulent pas que leur lieu devienne un garage à séminaires. Ils sont aussi conscients qu’il faut trouver un modèle économique, mais ils veulent que leur lieu redevienne un théâtre, comme dans les années 1960-1970. Nous leur avons fait cette promesse.

La Ligue de l’enseignement avait besoin d’un opérateur sérieux et d’une ambition artistique

Nous avons une totale liberté. Nous dialoguons sur la programmation et leur faisons part de nos pistes, mais nous avons le dernier mot. En revanche, la Ligue de l’enseignement porte une philosophie d’éducation populaire, dont je me sens proche et qui résonne avec le théâtre que j’aime, ce qu’on appelle le « théâtre populaire ». Antoine Vitez, ancien directeur du Théâtre de Chaillot, l’avait résumé par la formule « élitaire pour tous ». À nous de trouver une articulation avec les compagnies, les auteurs et autrices, les spectacles et les projets qui résonnent avec ce positionnement. Nous sommes plutôt dans un dialogue intelligent que dans une contrainte.

Comment s’articulent les activités culturelles et événementielles ?

G.D. : L’activité professionnelle se tiendra du lundi au mercredi, voire jusqu’au jeudi matin. L’activité de spectacle vivant se déploiera du jeudi au dimanche sur un principe d’alternance : représentations à 19 heures et 21 heures, jeune public le samedi à 15 heures, case musique le dimanche à 11 heures, etc. La programmation de la rentrée sera annoncée début juin 2026, avec une ouverture en septembre 2026. Nous profitons des mois avant l’été pour prendre l’outil en main : nous avons noué un partenariat avec la Fondation EDF, située en face, qui organise chez nous le festival « Moi et les autres », du 13/03 au 27/09/2026.

Le Théâtre Juliette Récamier est d’abord un lieu scénique, conçu pour la parole et pour le théâtre. La programmation reposera sur le répertoire classique et contemporain. Notre objectif est d’accompagner les jeunes équipes, la génération qui écrit le théâtre d’aujourd’hui, des compagnies basées en région qui ont pu créer leur spectacle dans des scènes nationales ou au Festival d’Avignon, et qui cherchent maintenant un lieu à Paris, sans restriction sur les sujets ou les formes.

Une pertinence pour ce type de salle à Paris

Nous proposerons également, sur des séries plus courtes, des formats plus hybrides : musique, conférences-spectacles, cabaret, seul en scène… L’objectif est d’être ouvert, pluridisciplinaire et actuel dans les propositions. Le plateau permet même d’accueillir de la danse. Je travaille activement sur la programmation, les possibilités sont multiples et il y a une pertinence pour ce type de salle à Paris. Nous pouvons apporter une réponse à une demande.

Quelle sera la politique tarifaire et de billetterie ?

G.D. : Il y aura un marketing des prix selon les spectacles. Au regard de la taille de la salle et des pratiques du quartier, le prix plafond se situera entre 30 et 35 euros, avec des tarifs dégressifs et des tarifs adaptés au jeune public. Le lieu pratiquera une tarification raisonnable. Je ne veux pas que le prix des billets soit un frein, notamment pour la jeunesse.

Des travaux sont-ils nécessaires ?

D.G. : Les travaux ont été effectués en 2025, avant notre arrivée. La salle était assez abîmée. La Ligue de l’enseignement avait l’obligation de les réaliser pour conserver son autorisation de recevoir du public et mettre le lieu aux normes. De notre côté, nous allons ajouter de la technique sur les perches, améliorer la vidéoprojection et les systèmes de son.

Ce modèle hybride répond-il à un problème structurel de financement des lieux culturels ?

D.G. : Cet équilibre entre projet culturel et événementiel est une façon de financer la culture aujourd’hui. Les tutelles publiques, qu’il s’agisse du ministère de la Culture, des régions, des départements ou des villes, disposent de moins en moins de moyens. Le ministère n’a plus la capacité d’octroyer des financements pour maintenir en état des bâtiments classés. Mais, pour sauvegarder ces bâtiments, il faut apporter une autre solution que d’en faire des hôtels.

Si Seine & Watts n’avait pas pris à bras-le-corps la Cité du cinéma, elle aurait pu devenir une friche industrielle. L’équilibre événementiel et culturel est une réponse pour faire vivre ces lieux. Il faut arriver à développer, ou à faire pivoter, ces bâtiments patrimoniaux entretenus tant bien que mal, et plutôt mal que bien en ce moment.

Cette opération ouvre-t-elle la voie à d’autres développements ?

D.G. : Oui. Notre ciblage de futurs lieux vise plutôt des bâtiments d’envergure, et le temps de maturation de ce genre de projets n’est jamais inférieur à trois ans. Nous avons déjà identifié cinq ou six projets potentiels.

Notre horizon de rentabilité est immédiat

Il faut aussi lancer l’exploitation du Théâtre Juliette Récamier pour commencer à obtenir un retour sur investissement, qui permettra de financer d’autres projets. Notre horizon de rentabilité est immédiat. Nous ne construisons pas de modèles en perte d’exploitation sur les premiers exercices. Nous pouvons être ponctuellement en perte comptable, du fait des amortissements, mais en termes d’exploitation, la rentabilité est attendue dès la première année.

Gilbert Desveaux


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Parcours

Théâtre Juliette Récamier
Directeur des projets culturels, des publics et de la programmation
La Société du spectacle
Fondateur
Théâtre Alexandre Dumas
Directeur délégué
Opéra en plein air
Directeur général
Théâtre du Blanc-Mesnil
Directeur
Théâtre des 13 Vents - CDN Montpellier
Directeur adjoint, metteur en scène
GDP
Directeur

Fiche n° 19098, créée le 14/09/2016 à 19:37 - MàJ le 24/04/2026 à 16:09

Didier Gouband


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Parcours

Seine & Watts
Président
Culture et Patrimoine Partenaire
Fondateur et P-DG
Hangar Y
Vice-président du développement et des relations institutionnelles
Culture & Patrimoine
Fondateur et président
Hangar Y
Directeur général
Blue Event
P-DG
Lever de Rideau
Directeur du développement
C105
Directeur du développement
Vinci Réceptions
Fondateur

Fiche n° 56321, créée le 23/04/2026 à 15:55 - MàJ le 24/04/2026 à 15:45


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Didier Gouband (g.) et Gilbert Desveaux (d.) -