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St Denis : « La Fabrique de la flèche développée comme une scène culturelle à part entière » (N. Matyjasik)

News Tank Culture - Paris - Interview n°427819 - Publié le
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Nicolas Matyjasik - © Suivez la Flèche

« Des chorégraphes, des stand-upeurs et d’autres artistes feront résonner patrimoine matériel et patrimoine immatériel » dans la Fabrique de la flèche, déclare Nicolas Matyjasik, directeur général de Suivez la Flèche, à News Tank le 05/02/2026. Dédié à la découverte du chantier de restitution de la flèche et de la tour de la basilique de Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), ce parcours de visite de 3 000 m², ouvert le 17/10/2025, lancera une saison culturelle en dehors des horaires d’ouverture de l’espace à partir d’octobre 2026.

L’association Suivez la Flèche est maître d’ouvrage du chantier de restitution de la flèche et de la tour de la basilique cathédrale, démontées en 1847 par Viollet-le-Duc. Les premières pierres ont été posées en mars 2025 et le remontage doit s’achever autour de 2030. Le budget s’élève à 37 M€, financé par le FS2i Fonds de solidarité interdépartemental et d’investissement , la Région Île-de-France, la Métropole du Grand Paris et des investisseurs privés.

Le parcours comprend un espace immersif de 200 m² avec 8 mètres de hauteur ainsi que deux expériences en réalité virtuelle réalisées par Art Graphique et Patrimoine. « L’idée n’est pas seulement de reconstruire un monument historique, mais de s’interroger sur ce que cette reconstruction nous apprend sur ce que l’on peut transmettre aujourd’hui », indique Nicolas Matyjasik, qui répond aux questions de News Tank.


La Fabrique de la flèche propose un parcours de visite de 3 000 m² au pied de la basilique de Saint-Denis avec en son centre un espace immersif. Comment l’avez-vous conçu ?

L’espace immersif peut débuter ou conclure la visite, selon le sens du parcours choisi. Nous en avons écrit le scénario en interne, puis Spectralab l’a mis en scène pour le cube immersif, dans le cadre du groupement piloté par Art Graphique et Patrimoine. L’objectif était de raconter différemment l’histoire de la reconstruction de la tour et de la flèche, de manière spectaculaire, pour permettre aux visiteurs de s’approprier les notions clés de ce chantier.

Le dispositif permet de proposer un parcours complet : une partie scientifique et historique dans les espaces d’exposition, une partie autour des métiers de la main et des savoir-faire à l’extérieur, et une expérience numérique ancrée dans le XXIe siècle. Le cube dispose de 8 mètres de hauteur sous plafond et 200 m² au sol. Ces structures modulaires peuvent accueillir une centaine de personnes et offrent une projection à 360°, un format encore rare dans les structures culturelles.

En quoi ce dispositif se distingue-t-il d’autres expériences immersives ?

Du texte accompagne le film afin de ne pas réduire l’expérience à de belles images et du beau son. Contrairement à d’autres expériences immersives centrées sur la seule beauté des représentations, nous proposons des repères pour expliquer des notions comme l’art gothique ou l’entrée de la lumière dans l’édifice.

La terminologie a fait l’objet d’une réflexion en amont. Tout le monde qualifie ce type de dispositif d'« immersif », mais nous sommes ici sur un chantier patrimonial, ce qui est différent des Ateliers des Lumières ou des Carrières des Baux-de-Provence, où l’on admire du Matisse projeté avec de la musique.

Vous proposez également des expériences de réalité virtuelle.

Deux jeux en réalité virtuelle ont été développés par l’équipe d’Art Graphique et Patrimoine, installés dans une salle dédiée. Le premier permet d’incarner un tailleur de pierre : le joueur s’entraîne au geste, puis pose sa pierre sur le toit de la basilique, avec la sensation d’être à 50 mètres de hauteur en train d’appliquer le mortier. À l’extérieur, dans l’atelier, les visiteurs peuvent également s’initier à la taille de pierre, mais avec de vrais outils et de vraies pierres.

Le second jeu place le joueur dans la position d’un coordinateur de chantier médiéval : définir où chercher le bois, gérer les ouvriers, faire face à une pénurie de matériaux, maîtriser un incendie… Cela permet d’appréhender le chantier sous différents angles.

Ces dispositifs numériques ont-ils nécessité des partenaires ?

Le projet a été réalisé avec Art Graphique et Patrimoine, une entreprise du territoire basée à La Plaine Saint-Denis, fondée par Gaël Hamon, lui-même ancien tailleur de pierre. Après avoir été éprouvé physiquement par ce métier, il est devenu l’un des pionniers de la rencontre entre numérique et patrimoine. Après l’incendie de Notre-Dame, Art Graphique et Patrimoine était la seule entreprise à disposer d’une cartographie 3D 3 Dimensions complète de la cathédrale, réalisée au fil des années. Ses équipes ont pu fournir les plans aux différents services intervenant pour la reconstruction.

Le projet a mobilisé un groupement de prestataires. Art Graphique et Patrimoine en est le mandataire, assurant la réalisation du jumeau numérique de la flèche, le suivi général du projet, la production des expériences en réalité virtuelle et certaines expériences de la galerie didactique. Le groupement comprend également : Mosquito pour la création des expériences de la galerie didactique, Horus pour le serveur et le suivi du chantier via caméras, Fosphor pour la conception de la salle immersive et la mise à disposition du matériel, Apsulis pour la conception et la création du site Internet, Aura pour les dispositifs de lumière, et Spectralab pour le film immersif. Ces investissements sont compris dans le budget global de 37 à 38 M€, qui inclut la reconstruction de la tour et de la flèche ainsi que l’ensemble de l’espace muséal.

Comment s’organise la visite ?

Le parcours est ouvert depuis le 17/10/2025. Le visiteur effectue d’abord la visite de la basilique par l’entrée principale, puis ressort par l’arrière où se trouve le parcours de la Fabrique de la flèche, dans le cadre d’un partenariat avec le Centre des Monuments Nationaux. Un billet commun donne accès à la Fabrique et à la basilique.

L’objectif est d’ouvrir les coulisses d’un chantier et de montrer ce qu’était un chantier médiéval. Cette histoire est également racontée dans ses versions contemporaines : un film retrace notamment l’histoire de la basilique depuis Napoléon, la manière dont il remet l’édifice en état, puis son évolution de 1805 jusqu’à la période actuelle.

Vous envisagez d’utiliser ces espaces au-delà des horaires d’ouverture de la basilique ?

La Fabrique de la Flèche sera développé comme une scène culturelle à part entière, en dehors des horaires d’ouverture du musée. À partir d’octobre 2026, une saison culturelle sera lancée avec des chorégraphes, des stand-upeurs et d’autres artistes qui feront résonner patrimoine matériel et patrimoine immatériel.

L’idée n’est pas seulement de reconstruire un monument historique, mais de s’interroger sur ce que cette reconstruction nous apprend

Le patrimoine immatériel, tel que défini par l'Unesco Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture — et tel que les Japonais l’ont fait entrer dans la convention —, recouvre l’oralité, la transmission orale, le geste. L’idée n’est pas seulement de reconstruire un monument historique, mais de s’interroger sur ce que cette reconstruction nous apprend sur ce que l’on peut transmettre aujourd’hui.

La programmation comprendra une Nuit de la poésie avec le Printemps des Poètes, une performance avec Banlieues Bleues, le festival de jazz ancré en Seine-Saint-Denis depuis plusieurs dizaines d’années, au mois de mars prochain, ainsi que des événements avec le Festival de Saint-Denis, l’un des plus grands festivals de musique classique de France. L’ensemble s’inscrit en interaction avec les acteurs culturels du territoire, pour créer une résonance avec la culture contemporaine.

Des résidences d’artistes seront également accueillies. La singularité de la salle invite à développer des projets avec les arts numériques, afin de faire vivre cet espace avec une programmation propre.

Allez-vous pérenniser cet espace après la fin du chantier ?

L’envie de travailler sur l’héritage de ce lieu est présente. Il serait dommage de tout démonter, notamment parce que Saint-Denis n’est pas surchargée en équipements culturels. L’objectif est de faire dialoguer les artistes avec les sculpteurs et les tailleurs de pierre, de valoriser les métiers d’art en lien avec l’art contemporain. Des expositions temporaires sont envisagées pour accueillir différentes propositions.

Le chantier visitable a été conçu à l’origine comme une structure éphémère, en métal et bois, sur pilotis, car il se situe sur un jardin classé monument historique. Le bâtiment ne repose pas directement sur le sol afin de protéger la flore. Des arbres traversent la structure car l’écosystème a été préservé, et des systèmes d’irrigation ont été installés pour éviter l’artificialisation des sols. D’ici quatre ans se posera la question de l’avenir de cet espace une fois la tour et la flèche remontées. Les contenus peuvent évoluer.

Vous prévoyez d’ailleurs d’installer une chambre d’hôtel dans cet espace ?

Une chambre d’hôtel éphémère sera construite dans la loge des métiers d’art, en partenariat avec le MOB House, un hôtel de Saint-Ouen fondé par Cyril Aouizerate, l’un des fondateurs du Mama Shelter avec Trigano et Starck. L’idée est de faire vivre le patrimoine différemment : permettre aux visiteurs de dormir au pied de la basilique et de se réveiller le matin avec les oiseaux, dans un petit jardin médicinal. L’ouverture est prévue au printemps-été 2026.

Avez-vous mis en place des actions spécifiques pour le jeune public ?

L’objectif était que les jeunes de Saint-Denis ne passent pas à côté de ce chantier hors norme, qui concerne l’un des monuments au cœur de l’histoire de France. La basilique se trouve dans la plus grande banlieue française, et des dispositifs ont été développés pour faire connaître ce projet auprès des Dionysiens.

Cette année, 5 000 à 6 000 élèves de primaire seront accueillis dans des ateliers de taille de pierre et de présentation des espaces. Des actions sont également menées avec les collèges et les lycées, à des moments où les jeunes s’interrogent sur leur avenir professionnel, dans l’objectif de revaloriser les métiers de la main.

Toutes les pierres taillées par les enfants partent dans le moellon : ils participent ainsi à la reconstruction

Les enfants taillent des pierres dans les ateliers. Même maladroitement taillées, ces pierres sont utiles car une tour nécessite beaucoup de pierres de remplissage. Toutes celles taillées par les enfants partent dans le moellon. Ils participent ainsi à la reconstruction.

Un système de parrainage des pierres a également été mis en place.

Le projet a été fortement connecté au numérique. Les 15 228 pierres ont été modélisées numériquement par Art Graphique et Patrimoine, avant même d’être taillées, grâce à une équipe de tailleurs de pierre, appareilleurs et infographistes, selon les directives de l’architecte en chef des monuments historiques. Le public peut aujourd’hui les parrainer : en cliquant sur une pierre, il voit sa fonction, son poids, et peut la parrainer. En fonction du montant du parrainage, les initiales ou le nom du mécène peuvent être gravés sur la pierre.

Pour les gargouilles, le prix n’est pas le même que pour une pierre située tout en bas et invisible du public. Les 22 gargouilles constituent les pierres exceptionnelles, dont deux ont déjà trouvé des parrains. Au Moyen Âge, les sculpteurs caricaturaient souvent les donateurs à travers les gargouilles, déformant les têtes pour les rendre affreuses et inquiétantes. Perpétuer cette tradition au XXIe siècle semble incertain, mais la proposition sera faite. En lançant ce système de mécénat en 2024, l’objectif était d’atteindre 3 à 3,5 millions d’euros de financement complémentaire.

Où en est le chantier ?

Le chantier accuse un léger retard sur le calendrier, en raison de l’installation de l’échafaudage, qui constitue une prouesse technique. Pour partie, il repose sur la façade, puis devient autoportant : l’échafaudage s’élève alors qu’il n’y a rien au milieu. Cette configuration est inhabituelle : d’ordinaire, un échafaudage est monté par rapport à du bâti existant. Ici, les équipes construisent un échafaudage en prévision de quelque chose qui va se bâtir à l’intérieur.

De plus, les matériaux et les savoir-faire d’époque - la chaux, le mortier - sont fragilisés par le froid. Il faut éviter de poser lorsqu’il fait moins de 5 degrés. En novembre-décembre 2025, lors des épisodes de froid, la pose a été arrêtée. Elle reprendra au mois de mars 2026, quand il n’y aura plus de risque de gel. L’objectif reste 2029-2030 pour terminer le chantier. L’ensemble représente le poids de cinq Airbus A380, soit 2 500 tonnes. Avant de remettre un tel poids sur l’édifice, il a fallu vérifier que tout était encore en état d’accueillir les pierres.

Comment cet espace s’inscrit-il dans son environnement urbain ?

L’espace n’est pas un musée isolé mais un lieu en interaction avec le centre-ville. Un restaurant ouvert à la ville affirme sa vocation de lieu de vie.

La boutique, montée avec l’agence d’attractivité du territoire, fait la promotion du bassin de vie, notamment du « Miel Béton », l’un des premiers projets d’apiculture urbaine, créé dans les années 2000. Des ruches seront installées dans la structure pour produire du miel et de la cire destinés à des objets et des bougeoirs.

Quel est l’objectif en termes de fréquentation ?

La basilique accueille actuellement 150 000 visiteurs par an. L’objectif du chantier visitable est de passer d’ici cinq ans à 300 000, soit de doubler la fréquentation. Progressivement : dépasser les 200 000 en 2026 serait déjà satisfaisant. Le public nord-américain, qui apprécie le gothique, est particulièrement ciblé.

L’ambition à terme serait de disposer d’un espace « Suivez la Flèche » dans The Cloisters

Des contacts ont été établis avec le Met Metropolitan Museum of Art, New York à New York, notamment les responsables des collections Moyen Âge. The Cloisters, annexe du Metropolitan Museum of Art située dans le nord de Manhattan, est entièrement dédié à l’art médiéval européen. Le bâtiment a été construit dans les années 1930 en intégrant des éléments de cinq cloîtres médiévaux français, transportés pierre par pierre. Dans leurs collections figurent des œuvres provenant de la basilique de Saint-Denis.

Le directeur du Met, fasciné par l’art gothique, a reçu l’équipe et envisage un partenariat pour développer des actions transatlantiques. Une réunion mécénat au consulat général de New York fin juin 2025 a réuni 80 mécènes américains. L’ambition à terme serait de disposer d’un espace « Suivez la Flèche » dans The Cloisters.

Association Suivez la flèche
contact@suivezlafleche.com


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