Think Culture 2026 : « Mon combat est de donner du courage » (Abd Al Malik)
« Nous sommes dans une période vraiment étrange. En même temps que l’extrême-droite s’approche, on n’a jamais vu autant de jeunes s’engager, on n’a jamais vu tant de lucidité par rapport à la situation, on n’a jamais vu autant de solidarités. Nous sommes en période de guerres et, en même temps, il y a tout ce qui donne de l’espoir, comme toutes les réflexions sur le genre. Donc espérer se base sur le réel », déclare Abd Al Malik, rappeur, écrivain, réalisateur et metteur en scène, lors d’une master class de la 11e édition de Think Culture à la Cité des Sciences et de l’Industrie (Paris 19e) le 08/09/2026.
« Je dis que c’est toujours un combat pour les artistes. Et comment rester intègre dans ce combat-là ? C’est la tension qui m’habite. Le tout est d’être sincèrement soi. Comment dire que l’on a dit ça, que l’on a été ça, que l’on a fait ça, et que ce n’est pas par opportunisme mais parce que l’on est construit ainsi. Je me demande comment rester pertinent, comment rester curieux et, en ce sens-là, mon combat est de donner du courage », affirme-t-il encore.
« L’artiste lance quelque chose à l’autre et attend son retour. Il s’agit aussi d’une idée démocratique par excellence : puisque l’on est citoyen, on a quelque chose à dire par rapport à l’endroit où l’on est, par rapport au monde. Et c’est par là que j’existe. Ce combat est partout le même mais il y a une singularité française, une forme de génie français, j’ose le dire, qui est lié à notre histoire […] En me situant au carrefour de plusieurs chemins [musique, littérature, cinéma, théâtre], je représente quelque chose qui peut-être ne peut exister qu’en France », ajoute-t-il.
News Tank rend compte de la prise de parole d’Abd Al Malik, qui se produira le 03/10/2026 à la Philharmonie de Paris avec « Gibraltar, identités réconciliées », concert célébrant les 20 ans de son album « Gibraltar ».
« Si l’on part de cette idée positive de la puissance de la culture en France, il faut se demander si l’on est à la hauteur des principes, des valeurs, des artistes qui l’ont portée »
- « Au départ, il y a l’idée de la liberté, le fait de pouvoir se dire que l’on est singulier et que l’on a peut-être quelque chose à offrir. L’art est une certaine idée du dialogue : l’artiste lance quelque chose à l’autre et attend son retour. Il s’agit aussi d’une idée démocratique par excellence : puisque l’on est citoyen, on a quelque chose à dire par rapport à l’endroit où l’on est, par rapport au monde. Et c’est par là que j’existe.
- Ce combat est partout le même mais il y a une singularité française, une forme de génie français, j’ose le dire, qui est lié à notre histoire - l’histoire positive et l’histoire négative. Nous avons un rapport particulier à la culture et à ses fonctions, et qui d’une certaine manière trouve un écho à travers le monde. En me situant ainsi au carrefour de plusieurs chemins [musique, littérature, cinéma, théâtre], je représente quelque chose qui peut-être ne peut exister qu’en France.
- Mais cela relève toujours d’un combat, un combat perpétuel de nous à nous-mêmes, de nous par rapport à l’institution, de nous pour notre place dans le monde… Et je pense que c’est cette tension-là qui fait que l’on peut se situer dans le compromis et non dans la compromission, qui nous place dans le dialogue, qui agit comme moteur de la créativité.
- Ensuite, si l’on part de cette idée positive de la puissance de la culture en France et de la manière dont elle s’est développée, il faut se demander si l’on est à la hauteur de ces principes, de ces valeurs, de ces artistes qui l’ont portée. Dans ce que j’ai écouté pendant cette journée ici, j’ai entendu des choses magnifiques mais, in fine, on parle technique. Or, la réalité de ce rayonnement, ce sont des artistes et non des structures.
- Évidemment, on peut penser structures ou organisations mais tout part de femmes et d’hommes qui disent “non, vous pouvez faire tout ce que vous voulez pour nous séparer mais plus de choses nous lient que de choses nous séparent”, et ils le font en chansons, en théâtre, en littérature, en poésie. Si aujourd’hui on peut penser à une crise, il faut questionner les artistes eux-mêmes.
- Or la singularité de la France est que les artistes y ont décidé de se structurer et, du coup, sont devenus exemplaires pour le reste du monde. Je me souviens que la première fois que je suis allé en Argentine, on m’a fait visiter une prison dans laquelle les détenus qui passaient des diplômes avaient des réductions de peine. En me voyant, ils m’ont évidemment parlé de Voltaire et de Rousseau. Moi, artiste français dont les racines sont d’ailleurs, je voyais que j’étais véritablement français dans mon rapport à l’art, à la culture, à l’histoire et que j’étais représentant de la culture française, d’une certaine manière - et même de toutes les manières. Ils me disaient qu’il n’y a que la France qui peut faire un parcours comme le mien ; moi, je ne voulais pas les décevoir en disant que c’était quand même un peu plus complexe que ça mais, dans leur imaginaire, la France est le pays des artistes, le pays où des femmes et des hommes se font véritablement miroir d’humanité. Alors nous, concrètement, comment est-on à la hauteur de cela ?
« Être artiste représente l’idée démocratique par excellence parce que la dynamique de l’art peut être éminemment subversive. Voilà pourquoi tout est fait pour nous éteindre »
- Lorsqu’à l’étranger on nous parle de cette France, on cite beaucoup de fantômes, de femmes et d’hommes qui ne sont plus là. Mais on parle aussi d’un état d’esprit. Avec des amis artistes - acteurs, dramaturges, rappeurs… - nous en parlons régulièrement, parce que la responsabilité est maintenant la nôtre. On ne peut pas attendre de l’institution qu’elle nous dise ce que l’on doit faire pour continuer à rayonner, pour conserver ce désir. Cette responsabilité incombe à nous autres artistes.
- C’est à nous-mêmes de créer, de dire “je suis la France, nous sommes la France” dans cette complexité-là, de dire qu’être français n’est pas une couleur de peau, un sexe, une religion ; c’est le fait d’adhérer à des valeurs, à des principes, et de le manifester dans sa manière de travailler les imaginaires.
- S’il est possible que l’extrême droite arrive au pouvoir, par exemple, c’est peut-être parce que nous autres artistes n’avons pas suffisamment travaillé les imaginaires pour que personne ne se dise “pourquoi pas ?” malgré ce que l’on sait de la Seconde Guerre mondiale. À partir du moment où on banalise la pensée d’extrême-droite, tout devient possible puisqu’on a ouvert la porte. On a les politiques qu’on mérite…
- Mais il y a beaucoup de femmes et d’hommes aujourd’hui considérés comme des artistes qui sont principalement des femmes et des hommes d’affaires, qui ne sont plus dans un combat profond, philosophique.
- Quand on évoque les cas de censure et d’attaques contre la culture et les artistes survenus ces derniers mois, a-t-on entendu beaucoup d’artistes qui se sont assemblés en solidarité et en soutien ? Je ne parle pas d’un point de vue idéologique de droite, de gauche ou qu’importe, mais juste en tant qu’artiste.
- Il se trouve que l’on entre facilement dans une logique marchande lorsque l’on parle d’art et de culture. Si l’on ne considère pas qu’en attaquant un artiste, on attaque tous les artistes, si l’on se concentre sur le remplissage des salles et les ventes de livres ou de disques, on aggrave la situation. Le règne de la quantité, la légitimation par le nombre de followers sur Instagram ou sur TikTok, cela nous dit de quelle manière être artistes et donc nous amène à cette situation-là.
- Je crois pour ma part qu’être artiste, c’est faire vraiment l’expérience humaine de la manière la plus profonde. Et donc toucher un artiste, c’est toucher à notre âme et à l’humanité.
- Or, nous autres artistes, on nous fait croire que l’on n’a pas d’impact sur le réel, qu’on ne serait pas importants hors du système ou hors du fait de représenter un nombre ou de pouvoir remplir des stades. Et réussir à nous le faire croire, c’est faire en sorte de se retrouver dans le monde tel qu’on le vit : on nous fait croire qu’on n’a pas d’impact sur le réel, car si un artiste peut impacter le réel, en vérité tout individu peut impacter le réel. Et c’est en ce sens que je dis qu’être artiste représente l’idée démocratique par excellence parce que la dynamique de l’art peut être éminemment subversive. Voilà pourquoi tout est fait pour nous éteindre. Nous éteindre, cela permet de faire son business tranquille.
« Nous devons intégrer l’idée qu’une culture qui parle avec force ne peut dépendre uniquement des financements publics et des commandes d’institutions »
- On dit qu’il y a trop de production, et chaque année il y en a plus. Cela participe d’un certain état d’esprit marchand. En réalité, si on réfléchit en termes de monde et de société où, finalement, la qualité prime, il faudrait diminuer la production. Or la réalité du monde de la quantité dans lequel on vit est qu’au contraire il faut produire, produire, produire et produire davantage. Et c’est une certaine idéologie politique.
- En fait, ce mouvement fait sens dans sa globalité et nous autres artistes devons ramener à l’individu, à la responsabilité, au fait de se dire “qui suis-je, en quoi puis-je impacter le monde ?” Et en ce sens-là, oui, je pense que, clairement, si on veut que les choses avancent véritablement, il faut arrêter de produire autant.
- Il faut trouver de nouveaux modes de financement, comprendre les limites des financements publics, chercher des combinaisons entre le privé et le public. Mais surtout penser différemment ; notamment que ce n’est pas parce que l’on produit une œuvre qui fait sens qu’elle ne va pas parler au public ni le faire venir en nombre !
- Il y a des endroits où la fameuse idée de l’exception culturelle doit s’imposer, où on doit collectivement accepter qu’il est important qu’une œuvre existe et qu’on doit tout faire pour cela. Nous devons intégrer l’idée qu’une culture qui parle avec force ne peut dépendre uniquement des financements publics et des commandes d’institutions. La plupart des artistes aujourd’hui le comprennent, au risque de devenir des femmes et des hommes d’affaires pour qui vendre est tout ce qui compte, et qu’importe ce que l’on vend.
- Voilà pourquoi, quoi qu’il en soit, je dis que c’est toujours un combat pour les artistes. Et comment rester intègre dans ce combat-là ? C’est la tension qui m’habite. Le tout est d’être sincèrement soi. Comment dire que l’on a dit ça, que l’on a été ça, que l’on a fait ça, et que ce n’est pas par opportunisme mais parce que l’on est construit ainsi. Je me demande comment rester pertinent, comment rester curieux et, en ce sens-là, mon combat est de donner du courage.
- Si quelqu’un considère que je le concerne dans sa singularité, peu importe qu’il aille dans la même direction que moi ou prenne les mêmes décisions que moi. Que je le conforte à être lui, c’est déjà merveilleux. Encore une fois, l’art est un miroir d’humanité, au sens qu’il célèbre les particularités de chacun. Quand Aimé Césaire se dit “noir comme un département de l’humanité”, il dit qu’il s’agit d’une partie seulement de lui, et qu’il y en a d’autres. Donc, par exemple, je ne me pose pas la question d’une culture savante et d’une culture qui serait moins importante. Il n’y a qu’une culture, habitée par les singularités de chacun, avec toujours des points de jonction entre humains.
« En même temps que l’extrême-droite s’approche, on n’a jamais vu autant de jeunes s’engager, on n’a jamais vu tant de lucidité par rapport à la situation »
- Quand Albert Camus disait que l’homme est quelque part entre le refus et le consentement, il dit que l’artiste, lorsqu’il crée, doit être toujours dans le refus, ne pas accepter l’état des choses. Mais ensuite, pour se faire entendre au plus grand nombre, il consent forcément. Par exemple, à cet instant, je pourrais être avec mes enfants mais je dois faire entendre ce propos ; et pour le faire entendre, il faut se plier à la règle du jeu - une production artistique, des interviews, des rencontres, des échanges. Ce consentement comme ce refus constituent le fait d’être entier dans le fait d’être un artiste dans la souffrance, dans l’amour, dans toute mon humanité avec laquelle je ne triche pas - ce que des artistes comme Albert Camus m’ont appris et continuent à m’apprendre.
- Quant à 2027, je n’ai pas envie de citer un ancien pour le plaisir de la citation mais Jacques Prévert dit qu’il faudrait être heureux ne serait-ce que pour donner l’exemple. Je pense qu’on est obligé d’être optimiste et qu’on doit se battre pour que cet optimisme-là advienne.
- Nous sommes dans une période vraiment étrange. En même temps que l’extrême-droite s’approche, on n’a jamais vu autant de jeunes s’engager, on n’a jamais vu tant de lucidité par rapport à la situation, on n’a jamais vu autant de solidarités. Nous sommes en période de guerres et, en même temps, il y a tout ce qui donne de l’espoir, comme toutes les réflexions sur le genre. Donc espérer se base sur le réel. Le combat de l’artiste ne doit pas être un vain mot ou une vaine attitude mais doit se manifester dans le réel, concrètement. »
Abd Al Malik
Abd Al Malik
Rappeur, auteur-compositeur-interprète, écrivain, metteur en scène, réalisateur et scénariste @ Abd Al Malik
Discographie :
- Le face à face des cœurs (LP) Universal 2004
- Gibraltar (LP) Universal 2006
- Dante (LP) Universal 2008
- Château Rouge (LP) Universal 2011
- Scarifications (LP) Pias 2015
- Le Jeune Noir à l’épée (LP) Pias 2019
- Furcy Héritage (LP) G !braltar 2026
Bibliographie :
• Qu’Allah bénisse la France !, Albin Michel, 2004
• La guerre des banlieues n’aura pas lieu, Le cherche midi, 2010
• Le Dernier Français, Le cherche midi, 2012
• L’Islam au secours de la République, Flammarion, 2013
• Place de la République, Indigène éditions, 2015
• Camus, l’art de la révolte, Fayard, 2016
• Le Jeune Noir à l’épée, Flammarion / Présence Africaine / Musée d’Orsay, 2019
• Méchantes blessures, Plon, 2019
• Réconciliation, Robert Laffont, 2021
• Juliette, Robert Laffont, 2023
Théâtre et spectacle vivant :
- L’art et la révolte (création) au Grand Théâtre de Provence, 2013
- Les Justes d’Albert Camus au Théâtre du Châtelet, 2019
- Le Jeune Noir à l’épée (création) au Musée d’Orsay, 2019
- Notre Sacre (création) à la Philharmonie de Paris, 2024
Filmographie :
- Qu’Allah bénisse la France (long métrage) 2015
- Othello (court métrage) 2017
- Cités (série 100 % Tik Tok, écrite et réalisée en collaboration avec Prime Video) 2021
- 9.3 BB (série France Télévision) 2024
- Furcy, Né libre (long métrage) 2026
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Parcours
Rappeur, auteur-compositeur-interprète, écrivain, metteur en scène, réalisateur et scénariste
Fiche n° 56551, créée le 08/06/2026 à 16:56 - MàJ le 10/09/2026 à 14:11
News Tank Culture (NTC)
• Média d’information indépendant et innovant, spécialisé dans l’actualité de la musique, du spectacle vivant, des musées, monuments et du patrimoine et, depuis 2023, des nouvelles images.
• Création : septembre 2012
• Proposant à la fois un fil d’actualités, des dossiers de fonds, des interviews et de grands entretiens, des data et un annuaire des professionnels et des organisations, News Tank Culture s’adresse aux dirigeants et acteurs de la culture. Il organise également chaque année Think Culture, une journée d’échange et de débat autour de l’innovation dans le pilotage de la culture, avec la volonté de décloisonner les secteurs culturels.
• Direction :
- Bertrand Dicale, directeur général
- Anne-Florence Duliscouët, directrice de la rédaction
- Jacques Renard, directeur délégué Think Culture
- Angèle Boutin, directrice du développement
• News Tank Culture est une filiale de News Tank Network, créée par Marc Guiraud et Frédéric Commandeur, qui a également développé :
- News Tank Sport,
- News Tank Éducation et Recherche,
- News Tank RH Management,
- News Tank Cities,
- News Tank Mobilités,
- News Tank Énergies,
- News Tank Agro.
Le groupe emploie une centaine de collaborateurs.
Catégorie : Média
Maison mère : News Tank (NTN)
Adresse du siège
48 rue de la Bienfaisance75008 Paris France
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Fiche n° 6882, créée le 03/04/2018 à 03:02 - MàJ le 07/09/2026 à 15:38

