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« Les pouvoirs publics doivent être à nos côtés le temps de la remise à flot » (Renaud Barillet)

Paris - Publié le mercredi 13 mai 2020 à 15 h 20 - n° 181940 « Du jour au lendemain nous n’avons plus aucune rentrée d’argent et subissons donc une perte sèche. Les reports de charges sociales sur les mois de confinement pourront soulager la trésorerie mais n’auront aucun effet sur notre budget. Seules les annulations pourront faire levier, même si cela ne sera évidemment pas suffisant. Il faut que le temps financier, économique, comptable soit arrêté pendant cette crise, qu’une période blanche soit actée par tous, seule solution pour concilier la gestion sécurisée et une sérénité nouvelle en sorte, pour aborder l’avenir », déclare Renaud Barillet, fondateur de Cultplace (La Bellevilloise, la Rotonde Stalingrad, La Petite Halle, Dock B…) dans un entretien à News Tank le 13/05/2020. 

« Nous sommes des acteurs du lien social, de la vie culturelle, du tourisme, de la formation… On a tendance à vouloir nous faire rentrer absolument dans une case alors que notre identité est d’être hybrides. Nous avons besoin de cumuler tous ces champs pour exister, et il est nécessaire que les réponses apportées pour nous accompagner dans cette crise soient diverses elles aussi. Il faut que cette période continue de bousculer les esprits. Beaucoup de gens ont le réflexe de croire que nos lieux ne vivent que du bar et que la billetterie est secondaire. Or si nous ne faisons pas de billetterie, le reste ne peut pas fonctionner », poursuit Renaud Barillet.

Ce dernier revient également sur la réouverture des lieux culturels, bars, restaurants et cafés qui n’a pas pour l’instant été autorisée : « Notre adaptation au plan de déconfinement sera corrélée à des considérations financières et aux marges de manœuvre de nos modèles économiques. En clair, ce n’est pas parce que nous réduisons notre jauge de 50 % que nos coûts diminuent de 50 %. Si nous rouvrons, sachant que nous n’aurons pas les revenus d’avant, il faut que la reprise soit viable économiquement. Même si certains de nos frais fixes sont réduits, les pouvoirs publics doivent être à nos côtés pour absorber les charges non financées, le temps de la remise à flot. » 

Situation des établissements créés par Cultplace depuis le début de la crise sanitaire, conséquences sur le paysage culturel parisien, attentes vis-à-vis des pouvoirs publics, des assureurs et des bailleurs, déconfinement et scénarios de réouverture, développement de projets futurs, perspectives d’avenir et capacités d’invention de nouveaux modèles, Renaud Barillet répond aux questions de News Tank.
© Nicolas Thouvenin
© Nicolas Thouvenin

Comment une structure comme Cultplace, qui compte plusieurs établissements à Paris et en région parisienne (La Bellevilloise, la Rotonde Stalingrad, La Petite Halle, Dock B, Poinçon) et en région (France 1, La Fabuleuse Cantine) vit-elle cette période d’inactivité ?

Avec mon associé, Fabrice Martinez, ainsi que Philippe Jupin avec qui nous avons créé La Bellevilloise - et d’autres sur nos autres projets -, nous sommes debout, humblement déterminés à aller de l’avant. On essaie de ne pas se plaindre mais c’est un choc. On peut même dire un choc psychologique car on a beau avoir du temps pour réfléchir à demain, on est comme tétanisés par cette situation.

Depuis deux mois, on entend qu’au sortir du confinement la vie ne sera plus la même qu’avant, qu’il faudra se réinventer. C’est vrai, et se réinventer est même un exercice possiblement exaltant. Mais ça ne se fait pas dans l’instant où on le décrète, c’est un travail sur les liens, les idées, le rapport aux autres, à l’espace, aux rythmes. C’est aussi le temps long qui permet cette invention, cette construction. En réalité, n’est-ce pas déjà notre métier que d’inventer constamment ? Celui des artistes que d’interroger et soumettre à nos ressentis tout ce par quoi une société se rêve et se transforme ? Et le nôtre que de fabriquer des lieux pour exprimer tout cela ? Alors on ressent une sorte d’injuste leçon devant cette injonction « il va falloir vous réinventer ». Comme le dit un ami, Jean-Michel Puiffe (directeur de la Scène Nationale Théâtre Sénart, NDLR) « Est-ce qu’en donnant 7 milliards d’euros à Air France on leur demande de réinventer l’aviation civile ? »…

Et à quel point est-il possible de se réinventer lorsque l’on est un lieu physique vecteur de lien social où se retrouvent des gens ? L’humain est par nature nomade et ne va pas tout d’un coup devenir sédentaire et virtuel. Tout ce questionnement est à la fois intéressant et bloquant. Je le vois avec mes collaborateurs qui voudraient profiter de ce temps d’arrêt pour penser à nos projets futurs, mais que je dois presque freiner à contrecœur car les impacts immédiats de cette crise sont considérables et nécessitent la mobilisation de tous sur l’urgence. L’aller-retour entre l’urgent et la projection est contre toute attente particulièrement éprouvant.

Je suis plus inquiet sur la transformation des mesures prises par le Gouvernement sur la durée, pour s’adapter à la réalité intangible de nos modèles et non l’inverse

Plus pratiquement, depuis deux mois, nos établissements sont à l’arrêt total. Nos équipes sont à plus de 90 % au chômage partiel. Elles témoignent d’une fidélité que je veux saluer. Le lien a été gardé avec tous en vue d’un « déconfinement » qui n’est pas pour tout de suite.

C’est une catastrophe économique qui est plus ou moins tempérée par les différentes mesures prises par le Gouvernement. J’avais peur qu’elles ne soient que des effets d’annonce mais je dois reconnaître que ces mesures ne cessent d’augmenter et de se préciser chaque jour - même s’il reste des flous - dans le sens de la protection des uns et des autres. C’est un point positif. En revanche je suis plus inquiet sur la transformation de ces mesures sur la durée, pour s’adapter à la réalité intangible de nos modèles et non l’inverse. Une sorte d’ambiguïté est en train de se faire jour. Comme si, in fine, il allait falloir contraindre le lien social, la création, l’émotion à se loger dans un modèle de distanciation et de rentabilité économique.

Avez-vous déjà évalué les pertes consécutives à cette crise ?

C’est très compliqué financièrement puisque du jour au lendemain nous n’avons plus aucune rentrée d’argent et subissons donc une perte sèche. Les reports de charges sociales sur les mois de confinement pourront soulager la trésorerie mais n’auront aucun effet sur notre budget. Seules les annulations pourront faire levier, même si cela ne sera évidemment pas suffisant. Il faut que le temps financier, économique, comptable soit arrêté pendant cette crise, qu’une période blanche soit actée par tous, seule solution pour concilier la gestion sécurisée et une sérénité nouvelle en sorte, pour aborder l’avenir. Car les pertes sont à trois niveaux :

  • Pendant la fermeture, où toute dépense non financée par une rentrée est une perte irrécouvrable ;
  • Pendant la relance, où l’activité ne sera pas à « taux plein » et où la réinvention ne fera pas de miracle économique ;
  • Pendant l’invention au long cours de nouveaux modèles, pour éviter la casse sociale, sauver des activités en les faisant muter.

Si tout le monde a une vision claire de ces trois temps et se mobilise avec volonté, cela peut être une belle aventure citoyenne et humaine et, par conséquent, économique. S’ajoute à cela un quatrième aspect qui est la nouvelle donne sécuritaire d’hygiène qui implique masques, gels mais aussi que nous ayons du personnel dédié à l’accompagnement de ces nouvelles mesures. C’est de l’humain, donc de l’emploi, et donc un coût qu’il faudra absorber et que nos activités n’ont pas intégré à leurs modèles. De même qu’elles n’ont pas intégré une possible récurrence de ce type de crises.

Il faut que le temps financier, économique, comptable soit arrêté pendant cette crise, qu’une période blanche soit actée par tous

Différents fonds de soutien ont été mis en place pour accompagner les structures : le fonds de solidarité aux entreprises mis en place par l’État, différents dispositifs régionaux dont celui instauré très rapidement par la Région Île-de-France et, pour le secteur, le fonds de soutien du CNMCNMCentre national de la musique. Celui-ci est peu doté par rapport aux besoins du secteur à l’échelle nationale, mais il est solidaire, réactif et cela reste précieux. Les annonces du Président de la République (le 06/05/2020, NDLR) assurent un soutien accru. Cela avance. Les collectivités doivent être plus que jamais exemplaires. Nous attendons les annonces d’Anne Hidalgo lors du prochain Conseil de Paris. Elle a toujours été très intuitive, respectueuse de ce que nous construisons dans un esprit de partenariat. Nous savons ses deux adjoints en charge des questions culturelles (Frédéric HocquardFrédéric Hocquard et Christophe GirardChristophe Girard) tout à fait mobilisés sur ces questions dont nous n’avons cessé de dialoguer avec eux.

On comprend très bien que les aides soient plafonnées mais en l’état elles sont insuffisantes et forfaitisées. De fait les acteurs du secteur un peu conséquents mais totalement indépendants, se retrouvent avec des pertes colossales sans solution de couverture. Quant aux mesures de report par définition elles ne consistent qu’à reporter ! Et reporter à une période où nous serons encore plus fragiles est hasardeux. Notre secteur d’activité est souvent autonome mais sur des modèles économiques d’équilibre réussis, durables, mais non des résultats financiers opulents. La marge de manœuvre pour financer de telles pertes y est maigre, et ce d’autant plus que la grande majorité d’entre nous ne bénéficient pas structurellement de l’intervention publique ou très faiblement.

Quelle(s) solution(s) vous apportent les assureurs et bailleurs ?

Je trouve la position initiale de la plupart des assurances et bailleurs calamiteuse. Les assureurs sont sourds à nos sollicitations et n’ont pas suffisamment participé à l’effort de solidarité qui relève d’un engagement d’intérêt général et devrait dépasser les virgules contractuelles. C’est seulement parce qu’ils y ont été fortement incités par l’État qu’ils ont commencé à bouger. Auront-ils au moins la décence d’annuler les primes pour l’année 2020 à minima ? Le Crédit Mutuel a heureusement donné un élan un peu plus audacieux. C’est un signe que nous espérons non isolé.

La position initiale de la plupart des assurances et bailleurs est calamiteuseConcernant les bailleurs, l’annulation des loyers a là encore été possible seulement parce que l’État a poussé. Certains ont d’abord eu le réflexe de dire que tant qu’ils n’étaient pas contraints, le paiement des loyers était simplement reporté. Certains grands groupes (par exemple AG2R La Mondiale), nous ont proposé de payer les loyers de mars, avril et mai en juillet, août et septembre… Alors qu’on est déjà sur des activités tendues en temps normal, comment peuvent-ils croire que l’on pourra payer deux loyers au cours d’un même mois dans la situation de crise que nous traversons ? Pourquoi seraient-ils les seuls à ne pas être impactés par l’arrêt d’activité quand le monde entier l’est ? Mais un point positif : nos interlocuteurs humains sont là et répondent. Mais, dans les grands groupes à l’actionnariat désincarné ils sont soumis à un système où personne ne décide vraiment. Ainsi personne n’est responsable, donc pas vraiment coupable. Au fond, cela révèle à quel point la déconnexion entre certains grands acteurs économiques et la réalité du quotidien et des citoyens est colossale, bien plus que ne l’est le fossé présumé et souvent caricaturé entre les univers politiques et le terrain.

À l’inverse, les entreprises portés par de vrais entrepreneurs actifs, comme la Compagnie de Phalsbourg de Philippe Journo ou le Groupe Cardinal de Jean-Christophe Larose à Lyon - avec qui nous travaillons aussi - ont d’emblée fait preuve de décence et de bienveillance en annonçant des annulations de loyers. Cela dénote un état d’esprit solidaire et visionnaire qui, je l’espère, sera exemplaire. C’est à ces conditions de solidarité loyale dans l’exécution des rapports contractuels que le redressement collectif sera possible. Il faut que de vrais humains prennent leurs responsabilités, se parlent, trouvent des solutions, s’aident et ne se contentent pas de postures ou de parapluies juridiques dilatoires et toxiques. Si c’est le taux de rendement interne qui dirige, le monde de demain ne sera que celui d’avant en pire. Trois mois de loyer annulés, ce n’est pas soutenable, c’est une année blanche qu’il faut. La hâte du Gouvernement a été contre-productive, même si aujourd’hui il semble solidaire d’un « new deal » plus ambitieux en la matière. Mais nous attendons d’en constater la traduction dans les faits. 

Comment appréhendez-vous l’avenir dans ces conditions ? Cette situation pourrait-elle remettre en cause les différents projets que Cultplace souhaitait développer ?

Nos premiers prévisionnels tablent sur un redressement à horizon de deux annéesAu-delà des conséquences immédiates de l’épidémie sur nos activités, il est certain qu’il n’y aura pas de relance immédiate et sans doute pas avant septembre voire plus loin… Comment allons-nous pouvoir traverser cette période sèche, et celle encore plus aride qui sera le temps de la relance ? Nous craignons que les mesures gouvernementales, concernant l’activité partielle notamment, aillent trop décroissantes au fur et à mesure de la reprise. Même si cela est compliqué, le cas par cas doit être la norme. L’État a aussi insisté sur le « zéro licenciement pendant la crise ». Le recours au dispositif d’activité partielle est une solution pendant le confinement mais pour beaucoup la question du licenciement va se poser après si le dispositif de chômage n’est pas maintenu et décroissant à proportion que l’activité retrouve un équilibre en grande partie autonome. L’accompagnement de l’État à court terme sera nécessaire. Il faudra plusieurs mois pour nous remettre en route mais le redressement se fera, lui, en années.

En ce qui concerne Cultplace, nos premiers prévisionnels tablent, en l’état des dispositifs existants, sur un redressement à horizon de deux années. Quand la ministre du Travail nous annonce que le chômage partiel se poursuivra à taux plein pendant la période de fermeture administrative, mon inquiétude grandit. Car jusque-là il ne nous avait pas traversé l’esprit qu’il puisse en être autrement. C’est l’accompagnement après qui doit être endurant. Une équité sera nécessaire. Car un établissement qui a une programmation de contenus mettra quelques mois à pouvoir rouvrir cette activité. Peut-être seulement deux ou trois mois s’il est très agile et réactif. On ne rouvre pas un lieu de programmation comme on rouvre un bar. Cela doit être pris en compte.

Il faut aussi craindre la disparition de structures indépendantes au profit des grands groupes. Historiquement, on constate que les guerres ou crises majeures ont mécaniquement été suivies par une arrivée massive de gros acteurs désincarnés au niveau de leur portage et avec des finalités d’abord conquérantes. J’espère que ceux-là ne finiront pas par danser sur les cendres des indépendants. Ce serait catastrophique pour la filière. Les logiques de 360° sont-elles plus fortes pour la création et la diversité culturelle ? Je ne le pense pas. Ces grands acteurs - avec certains desquels nous travaillons ponctuellement - pourraient mettre à mal l’écosystème actuel qui est vertueux pour la création, le développement et la diffusion, pour sa diversité, pour son artisanat fécond. Il faut que tout le monde se batte pour le préserver. Ces grands groupes doivent laisser de côté des ambitions à court terme et se battre pour aider cette diversité de formats, de styles et donc d’acteurs, qui est aussi leur socle pour exister. On en est un peu loin quand on apprend que des capitaux saoudiens viennent de pénétrer au sein de Live Nation…

On ne rouvre pas un lieu de programmation comme on rouvre un barConcernant nos projets en développement, les choses sont très ralenties mais je sens un grand enthousiasme de nos équipes et de nos partenaires. Dans cette période troublée, ces projets permettent de se projeter au-delà des difficultés actuelles. C’est dans la nature humaine que de reconstruire et de bâtir. Nous étions récemment en contact avec des partenaires en région et obligés de les freiner. Mais cet enthousiasme est plutôt agréable. Évidemment au niveau du calendrier, le coronavirus bouscule tout : les chantiers ont été arrêtés et économiquement c’est un grand point d’interrogation. On entend les craintes des uns et des autres sur la faisabilité de ces projets dans ce contexte. On se rend compte que l’accompagnement de projets futurs ne ressort pas dans les diverses mesures gouvernementales. Mais le moteur d’un artiste comme d’un entrepreneur, c’est aussi de construire et d’inventer. Commençons par là avant de réinventer, quitte à ce que les projets lancés soient réinterrogés, adaptés, améliorés.

Quel scénario envisagez-vous pour la réouverture de vos établissements ? Une reprise partielle où ne fonctionnerait que la seule activité de restauration par exemple ou une réduction de la jauge ne ferait-elle pas perdre l’ADN de vos établissements ?

Se contenter de cette application clinique par tranches n’aurait aucun sens, et ferait même courir un risque colossal à ce que nous avons mis des années à construire : celui que nos activités perdent leurs identités, leurs singularités qui les rendent utiles à la construction d’une ville et d’une citoyenneté, à l’éveil par la connaissance et la culture, au lien par l’art de la fête. C’est le risque de leur perte de public et leur disparition. La distanciation sociale n’est pas compatible avec l’animal humain. Il ne sert à rien de l’imaginer durable

Dans plusieurs de nos cas, la restauration est liée aux autres contenus et ne fait pas à elle seule l’identité d’un établissement. Nos établissements sont des lieux de vie et mêlent plusieurs activités (diffusion artistique, événementiel, bar et restauration, formation, média…). Les gens ne viennent pas à La Bellevilloise pour son restaurant mais pour l’expérience globale proposée. Et quelle sera l’attitude des gens : auront-ils seulement l’envie de sortir à nouveau alors que la menace sanitaire sera encore présente ? Auront-ils envie de retourner dans nos lieux sans y retrouver l’ambiance d’avant ? Nous sommes en réalité face à un vrai casse-tête. Il faut que l’on sache être progressif et organisé.

Notre adaptation au plan de déconfinement sera nécessairement corrélée à des considérations financières et aux marges de manœuvre de nos modèles économiquesJ’entends les grands chefs qui appellent à une réouverture rapide des restaurants. C’est très volontaire et louable. Mais pour ceux qui sont à la tête d’établissements où le ticket moyen est élevé, où les espaces sont déjà très aérés et seront finalement peu modifiés pour respecter la distanciation, l’enjeu n’est pas du tout le même que pour un petit bistrot ou un lieu de vie et de culture. Ça n’a rien à voir avec l’ambiance « bodega » dans laquelle les tables sont collées les unes aux autres. On ne propose pas la même chose. C’est aussi ce qui fait la richesse de la France que de disposer d’un maillage exceptionnel en termes de diversité d’offres culturelles et gastronomiques.

Notre adaptation au plan de déconfinement sera nécessairement corrélée à des considérations financières et aux marges de manœuvre de nos modèles économiques. En clair, ce n’est pas parce que nous réduisons notre jauge de 50 % que nos coûts diminuent de 50 %. Si nous rouvrons, sachant que nous n’aurons pas les revenus d’avant - en tout cas pas tout de suite -, il faut cependant que la reprise soit viable économiquement pour tous. Même si certains de nos frais fixes sont réduits (ce qui n’est déjà pas évident), les pouvoirs publics doivent être à nos côtés pour absorber les charges non financées, le temps de la remise à flot, de l’adaptation. Sinon tout ce qui aura été fait en matière de soutien à l’emploi ou d’aide aux entreprises ne se transformerait alors qu’en un gâchis aussi indécent qu’immense.

Nous en appelons à la mise en œuvre d’un fonds exceptionnel de compensation. Après les mécanismes d’urgence, de solidarité et soutien, c’est un dispositif de financement d’équilibre qui doit absolument être mis en place en parallèle d’aides à l’investissement car il faut continuer de bâtir, différemment. C’est l’occasion de reconnaître la valeur vitale de l’action culturelle comme du lien social et de l’expression de toutes les formes d’art et d’artisanat. Ce n’est pas une aide, c’est de l’investissement dont le retour est social, touristique, créatif, vital en somme.

Dans le cadre du Réseau MAPRéseau MAPRéseau des musiques actuelles de Paris que je préside, nous avons adressé une note avec des propositions à Jean Castex (chargé du plan de déconfinement par le Gouvernement, NDLR) et en préparons une pour Bruno Le Maire. Nous dialoguons aussi sans cesse avec la Ville de Paris et la Région IDFIDFÎle-de-France. Il faudra faire preuve d’agilité pour s’adapter aux mesures sanitaires nécessaires à la réouverture des lieux. Il faudra aussi tirer toutes les leçons de cette période et extraire les effets positifs qu’elle a pu avoir. On a tous rêvé d’arrêter le temps pour sortir du rythme effréné de notre quotidien et se poser. C’est le cas, à ceci près qu’on ne l’a pas choisi et qu’une certaine sidération nous domine. Malgré tout, qu’a-t-on découvert ou redécouvert pendant ce confinement que l’on pourrait vouloir conserver ? Cette question me semble importante à assumer. Le confinement a pu révéler des excès, des rythmes inadaptés, des occupations toxiques, un temps retrouvé, des centres d’intérêt… peut-être même nous révéler à nous-mêmes des facettes insoupçonnées. 

En tant que président du réseau MAP et des Pierrots de la Nuit, qu’attendez-vous aujourd’hui des pouvoirs publics ? Comment les acteurs parisiens vont-ils réussir à passer cette crise ?

Nous avons la chance d’être dans un pays développé et structuré où l’acteur public peut beaucoup et accompagne les entreprises, les associations. Ça ne veut pas dire pour autant que cette crise se passe sans souffrance. Les acteurs des musiques actuelles soutenus par un subventionnement public sont dans un schéma où l’économie privée est secondaire. Ils sont à peu près sécurisés et devraient conserver leurs subventions - même si le risque d’une baisse du subventionnement futur les inquiète à juste titre et qu’ils ont besoin d’être sécurisés.

À Paris, les difficultés seront plus lourdes pour les acteurs totalement indépendants Les difficultés seront plus lourdes pour ceux totalement indépendants qui représentent la majorité des acteurs à Paris pour lesquels - il est bon de le rappeler - il y a peu de soutien public. Paris concentre énormément de lieux parce que c’est l’endroit de la promotion et du marché. Cet écosystème est vertueux dans de nombreux cas, mais quand une crise survient, il s’en trouve fortement fragilisé. La situation sera particulièrement compliquée pour les acteurs intermédiaires dont la jauge est comprise à peu près entre 100 et 800 places.

Depuis longtemps, il existe à Paris une densification de l’offre culturelle mais, dans le même temps, on ne peut que constater le décalage dans le subventionnement des lieux, avec, d’un côté, de très grosses institutions - par ailleurs nécessaires à la vie culturelle parisienne - massivement soutenues par l’État et la municipalité et, de l’autre, les acteurs indépendants pour lesquels les robinets de subventions ont été encore plus fermés après la crise de 2008. C’est un choix politique qui a été fait mais, dans le contexte actuel, on aura plus que jamais besoin d’aides publiques et d’un travail main dans la main avec ces très grosses institutions. Le risque, sinon, est de voir les grands groupes reprendre la main sur les petits ou les acteurs trop fragilisés. Ensemble, grandes institutions publiques et initiatives plus indépendantes et libres peuvent faire des miracles si elles coopèrent significativement, sans ce scrupule un peu archaïque du rapport « public / privé » qui est encore ardent dès qu’on parle de culture. Comme s’il y avait d’un côté une culture de l’excellence, légitime, et de l’autre une culture alternative forcément accessoire et d’une qualité secondaire, aux finalités mercantiles. C’est une vision datée et étriquée. L’excellence est partout, l’intelligence n’est pas incompatible avec l’art de la fête à laquelle une capitale comme Paris a toujours fait honneur. Il faut aussi rappeler que les pratiques culturelles vivantes se font plus dans les lieux debout - salles, festivals, clubs - que uniquement sur des fauteuils (théâtres, cinéma), bien que les deux formes de pratiques soient aussi respectables l’une que l’autre et forment un tout.

Si les pouvoirs publics font le choix d’aider les indépendants en termes de subventions pour amortir le choc de cette crise, ces aides permettront de bâtir un nouveau modèle économique Je pense que l’initiative, l’impulsion de créer, d’inventer, de partager, est une des valeurs très forte des univers de la culture et de la création, et j’aspire à ce qu’un moment comme celui que nous vivons pulvérise le plus durablement possible ces murs égoïstes qui cultivent la peur entre toutes formes de pratiques des sens et de l’esprit. Laissons en 2020 à d’autres l’idée de construire encore des murs. À propos des indépendants, je voudrais aussi souligner l’initiative impulsée par Vincent CarryVincent Carry avec un premier cercle lyonnais, de « l’appel des indépendants », auquel nous avons souscrit. 

Si les pouvoirs publics font le choix d’aider les indépendants en termes de subventions pour amortir le choc de cette crise, ces aides permettront à ces acteurs de bâtir un nouveau modèle économique qui tienne la route. Ces aides sèches peuvent donc être considérées comme de l’investissement. Avec le réseau MAP, on arrive à faire ce travail de réflexion et de projection. Aujourd’hui, nous insistons beaucoup pour que toutes les facettes de nos activités soient considérées. Nous sommes des acteurs du lien social, de la vie culturelle avec une diversité d’esthétiques musicales, du tourisme, de la formation… On a tendance à vouloir nous faire rentrer absolument dans une case alors que notre identité est d’être hybrides. Nous avons besoin de cumuler tous ces champs pour exister, et il est nécessaire que les réponses apportées pour nous accompagner dans cette crise soient diverses elles aussi. Il faut que cette période continue de bousculer les esprits. Beaucoup de gens ont ce réflexe de croire que nos lieux ne vivent que du bar et que la billetterie est secondaire. Or si nous ne faisons pas de billetterie, le reste ne peut pas fonctionner. 

Que pensez-vous des mesures annoncées par le Président de la République ?

Emmanuel Macron a su prendre une position volontaire, dès le début du confinement, pour l’emploi et mobiliser les acteurs de l’économie classique. Il me paraît malhonnête de pinailler sur cette réalité, comme il me paraît indécent de reprocher à un ministre de la Culture sa considération personnelle de nos réalités alors qu’il ne fait aucun doute qu’il s’y engage totalement. Nos secteurs ont pu, en partie, en bénéficier. J’ai été rassuré par quelques annonces mais suis inquiet et stupéfait par la vision exprimée. On se serait cru dans un « brainstorming tous ensemble » avec la sensation de devoir piocher ici et là. Il faut saluer la mesure pour les intermittents qui va dans le bon sens. Mais l’esprit « gagnant gagnant » qui la sous-tend est malvenu car très éloigné de ce qu’est la vie de la plupart des intermittents. 

L’ensemble des acteurs doivent être considérés comme des partenaires fondamentaux et accompagnés financièrement parce que leur action est pertinente, utile et vitale pour eux-mêmes, leurs équipes et les publics

Les limites qui m’interrogent portent plus précisément sur :

  • Le fond d’investissement avec la BPIBPIBanque publique d'investissement : l’univers des « petits festivals » et des indépendants est fait en grande partie d’associations. Ce n’est pas une logique de « prise de participation » qui va régler le sujet. Ou alors il faut aller plus loin, aider à construire des structures de type mixte (SCICSCICSociété coopérative d'intérêt collectif) dédiées. C’est cependant une piste intéressante si elle est rapidement suivie d’un schéma très concret qui aurait dû être dit d’emblée.
  • L’ « animation » dans les écoles, mais lorsque c’est fait avec pertinence et une vraie implication pédagogique, cela s’appelle l’action culturelle et cela existe depuis bien longtemps même si, parfois, les coupes budgétaire l’ont tari ! Est-ce que nos décideurs ont conscience que c’est le quotidien de beaucoup d’artiste ? Bien sûr c’est une bonne idée que de développer cela. Mais l’intermittence n’a pas à avoir une nouvelle contrepartie par cette sorte de « travail d’intérêt général » pour être - quand bien même les artistes peuvent bien sûr contribuer encore plus dans ce temps ralenti à certaines actions d’éveil. Rappelons aussi que tous les artistes n’ont pas l’envie ou le talent pour ce type d’actions. Car c’est un vrai travail. Et celles ou ceux qui l’ont doivent être soutenus pour le réaliser sans que les autres n’en soient pénalisés.
  • La notion de grandes commandes publiques est aussi en soi une piste qui ouvre des horizons à la condition essentielle qu’il ne s’agisse pas d’un lien État / artistes mais d’un mariage à trois impliquant l’ensemble de l’environnement artistique : éditeurs, producteurs, lieux de création et de diffusion…

Nous n’avons pas besoin de paternalisme mais de confiance. L’ensemble des acteurs qui œuvrent dans la culture doivent être considérés comme des partenaires fondamentaux, et accompagnés financièrement parce que leur action est pertinente, utile et vitale pour eux-mêmes, leurs équipes et les publics.

Vous l’avez dit, on parle aujourd’hui beaucoup de « réinvention », d’un « après qui ne ressemblera plus à l’avant ». De quelle manière le secteur culturel dans son ensemble peut-il se réinventer, selon vous ?

En ces temps où le risque du repli sur soi est grand, la culture a toujours un rôle majeur à jouerD’abord en existant car c’est le propre de nos univers que d’inventer encore et encore. Et si nous nous étions endormis sur nos lauriers, au moins tout le monde est aujourd’hui réveillé. Deux grands axes émergent aujourd’hui de cette situation : la nature et la culture. Concernant le premier aspect, on a tous vu ces images d’animaux reprenant leurs droits et s’aventurer dans des villes désertées, sans parler de la diminution de la pollution. S’agissant de la culture, il n’y a qu’à voir l’offre mise à disposition par les théâtres, les musées, les opéras, les salles de concert notamment relayée par le site « Culture chez nous » du ministère de la Culture, ou le foisonnement d’initiatives partagées sur Internet pour se rendre compte de la place qu’elle prend dans nos vies. En ces temps où le risque du repli sur soi est grand, la culture a toujours un rôle majeur à jouer. 

Face à la profusion de cette offre culturelle, je trouve que l’audiovisuel public manque d’audace et n’a pas laissé assez de place à l’émergence. Les programmes ont été bouleversés mais ce sont toujours les mêmes films patrimoniaux, les mêmes émissions culturelles qui reviennent et dans lesquels on voit toujours les mêmes artistes… Heureusement Arte est là. Beaucoup de gens dans l’univers des musiques actuelles mériteraient d’être mis en valeur. C’est justement dans cette période que l’audiovisuel peut prendre des risques, quitte à être dans l’imperfection. Cela est vrai aujourd’hui mais surtout pour demain. Le live est vital pour les artistes. Il est redevenu le cœur de l’économie qui, après la crise du disque, a pris un virage radical en opposition aux principes du 360° et des grandes majors. On le voit bien dans nos lieux, les gens aiment et continuent de se déplacer pour voir les artistes. La diversité des lieux est précieuse pour donner à voir toutes les esthétiques. Il n’en demeure pas moins que tous les lieux de diffusion et festivals sont aujourd’hui altérés par la crise et les artistes vont avoir besoin d’autres supports pour se faire connaître. Et Mezzo ne doit pas être le seul acheteur de programmes musicaux. L’audiovisuel public doit prendre sa part et peut véritablement être un levier de développement pour nos secteurs.

L’audiovisuel public peut véritablement être un levier de développement pour nos secteursJ’espère qu’au sortir de cette crise, on va savoir continuer à apprécier le temps comme une valeur et ne pas repartir à toute vitesse dans une logique d’abord de quantité où sont survolés les thèmes de la rencontre, du lien social qui sont pourtant - le confinement nous l’a rappelé - fondamentaux. La culture est ce par quoi une société s’invente. Cela nécessite du temps et de travailler pas seulement pour gagner de l’argent, mais surtout pour produire du sens, des émotions. Il faut réaffirmer cela et se servir de cette période pour mettre en avant cette dimension de la culture au-delà de sa fonction de distraction et de plaisir - qu’il ne faut pas pour autant occulter.

Renaud Barillet

Fiche n° 5865, créée le 10/09/14 à 05:57 - MàJ le 13/05/20 à 10:36

Renaud Barillet



Parcours Depuis Jusqu'à
Cultplace
Co-fondateur 2014 Aujourd'hui
2014 Aujourd'hui
Association de Médiation pour un Usage Optimal de la Nuit « Les Pierrots de la Nuit »
Président 2011 Aujourd'hui
2011 Aujourd'hui
Réseau des Musiques Actuelles de Paris
Président 2010 Aujourd'hui
2010 Aujourd'hui
La Bellevilloise
Directeur général associé 2006 Aujourd'hui
2006 Aujourd'hui
Groupe Oriza
Directeur associé et fondateur 2006 Aujourd'hui
2006 Aujourd'hui

Cultplace

Fiche n° 9867, créée le 12/05/20 à 04:05 - MàJ le 13/05/20 à 09:57

Cultplace

Fabrique de lieux de vie à dimension sociale et culturelle fondée par Fabrice Martinez et Renaud Barillet (à l’origine de La Bellevilloise à Paris)
• Cultplace accompagne l’émergence, le développement et l’exploitation de projets architecturaux singuliers, pour des sites culturels et de spectacle, des activités de bar, restauration et hôtellerie, et des complexes événementiels.
• Lieux :
- La Bellevilloise (Paris 20e) - ouvert en 2006
- La Rotonde Stalingrad (Paris 19e) - ouvert en 2012
- La Petite Halle (Paris 19e) - ouvert en 2014
- Dock B (Pantin, Seine-Saint-Denis) - ouvert en 2018
- Le France 1 (La Rochelle, Charente-Maritime) - ouvert en 2018
- La Fabuleuse Cantine (La Rochelle, Charente-Maritime) - ouvert en 2019
- Poinçon (Paris 14e) - ouvert en 2019
- Griffon (Paris 4e) - ouvert en 2020
• Fondateurs, concepteurs et éditeurs de lieux : Renaud Barillet et Fabrice Martinez
• Contact : Laure Glaizal, chargée de communication



Cultplace
22 rue Orfila
75020 Paris - FRANCE
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Fin
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