THIS : « Une application pour prolonger le geste du théâtre dans des espaces inédits » (Roland Auzet)

News Tank Culture - Paris - Interview n°438789 - Publié le
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Roland Auzet - ©  Christophe Raynaud de Lage

Roland Auzet a développé avec sa compagnie ACT Opus l’application THIS Théâtre in situ (pour Théâtre in Situ), qui « permet de réaliser des créations in situ de spectacles vivants (théâtre, danse, musique) ». « Chaque spectateur doit télécharger l’application sur son téléphone. Une fois arrivé sur le site, un QR code lui permet d’entrer symboliquement dans la représentation. Il reçoit le contenu sonore (voix des comédiens, musique…) en temps réel via un casque audio. Selon le projet artistique, il peut aussi recevoir d’autres médias (vidéos en direct ou en différé) », indique Roland Auzet à News Tank le 05/06/2026.

Ce « dispositif immersif » a été déployé pour la première fois pour le spectacle « Au nom des arbres », écrit par Laurent Gaudé Écrivain et dramaturge @ Laurent Gaudé
Ouvrages portés à la scène : « Onysos le Furieux », mis en scène par Yannis Kokkos (2000) « Cris » paru aux éditions Actes Sud (2001) « Nous…
et mis en scène par Roland Auzet. Les premières représentations ont eu lieu du 21 au 26/04/2026, au centre commercial Westfield de La Part-Dieu à Lyon. « Les trois comédiens évoluaient dans un espace de 1 000 m2 répartis sur trois niveaux, selon une trajectoire artistique décidée à l’avance. Les publics, en écho à cette trajectoire, écrivent leur propre itinéraire : ils peuvent suivre les acteurs, se déplacer, s’arrêter, s’asseoir. Chacun est libre de circuler comme il l’entend », indique Roland Auzet.

« Il ne s’agit pas de s’opposer au théâtre “traditionnel”, c’est-à-dire une scène et des spectateurs assis en face, mais simplement, dans les temps difficiles que nous connaissons, d’avoir la possibilité de prolonger le geste du théâtre sur les territoires, dans des espaces inédits (gare, friche industrielle, aéroport, centre commercial…). THIS est un outil parmi d’autres destiné à être utilisé par des compagnies et des théâtres qui souhaitent se déployer autrement sur les territoires », ajoute le compositeur et metteur en scène.

Genèse, R&D Recherche et développement , fonctionnement de l’application THIS, modèle économique, premières représentations dans un centre commercial, création d’un réseau THIS, utilisation de l’IA Intelligence artificielle dans le dispositif, Roland Auzet répond aux questions de News Tank.


Quelle est la genèse de THIS ?

THIS est né de préoccupations artistiques, avec le désir d’inventer de nouveaux formats de représentations, et de préoccupations liées à l’évolution actuelle des politiques culturelles en France, avec en particulier un contexte de baisses de subventions.

J’avais déjà par le passé réalisé quelques projets in situ avec diverses technologies. Au fil du temps, je me suis demandé quelle technologie pourrait à la fois renouveler l’assemblée des spectateurs et révéler des territoires artistiques et culturels sans qu’il soit nécessaire d’y construire un théâtre - en écho aux préoccupations environnementales. Or il s’avère qu’il y a un outil que nous utilisons tous : le téléphone ! À partir de là, j’ai imaginé une application sur smartphone qui permettrait d’émettre et de recevoir un signal sonore (musique, paroles d’un acteur, etc.) en temps réel, via un casque audio.

Considérer que “le monde est un théâtre” comme le disait Shakespeare

THIS permet donc de réaliser des créations in situ de théâtre, de danse ou de musique, et de ne pas cantonner le spectacle vivant dans les théâtres, mais de considérer que « le monde est un théâtre », comme le disait Shakespeare dans « Comme il vous plaira ».

Il ne s’agit pas de s’opposer au théâtre « traditionnel », c’est-à-dire une scène et des spectateurs assis en face, mais simplement, dans les temps difficiles que nous connaissons, d’avoir la possibilité de prolonger le geste du théâtre sur les territoires, dans des espaces inédits. Les innovations à l’œuvre aujourd’hui permettent - et permettront encore davantage à l’avenir - l’avènement de nouvelles formes de rassemblement, par opposition à tous les formats de dématérialisation qui ont émergé pendant le Covid, avec des gens invités à rester chez eux pour regarder des spectacles.

THIS est un outil parmi d’autres destiné à être utilisé par des compagnies et des théâtres qui souhaitent se déployer autrement sur les territoires.

Comment se passe la représentation concrètement ?

Chaque spectateur doit télécharger l’application sur son téléphone. Une fois arrivé sur le site, un QR code lui permet d’entrer symboliquement dans la représentation.

Une infrastructure radicalement allégée

Côté scène, les artistes sont équipés de micros développés spécifiquement pour ce projet. Nous utilisons en effet un système Wi-Fi fermé - donc non connecté à Internet -, nous permettant de ne pas être tributaires d’un réseau et d’un distributeur, et ainsi de maîtriser la latence. Concrètement, une petite régie, avec un seul régisseur, permet de récolter la voix des acteurs, de l’envoyer via un système sur les téléphones des spectateurs, et de pouvoir y additionner des musiques, des vidéos, etc. Nous sommes dans un schéma qui reste assez traditionnel, mais avec une infrastructure radicalement allégée.

Au centre commercial de La Part-Dieu, les trois comédiens évoluaient dans un espace de 1 000 m2 répartis sur trois niveaux, selon une trajectoire artistique décidée à l’avance. Les publics, en écho à cette trajectoire, écrivent leur propre itinéraire : ils peuvent suivre les acteurs, se déplacer, s’arrêter, s’asseoir. Chacun est libre de circuler comme il l’entend : certains collent les acteurs, d’autres les tiennent de loin, nous en avons aussi vu fermer les yeux et s’abandonner à la rêverie parce que la parole des acteurs les avait emmenés ailleurs. On est vraiment à l’endroit de l’immersion du spectateur, dans sa confrontation directe avec une œuvre artistique.

Quel a été le processus permettant de créer l’application ?

THIS est le fruit de trois ans de travail, associant ma compagnie ACT Opus, ainsi que des artistes et des ingénieurs que nous avons sollicités. Nous avons été soutenus financièrement pour ce projet par le ministère de la Culture et le Conseil régional d’Auvergne-Rhône-Alpes.

Ce travail de R&D s’est fait non pas dans le cadre d’un laboratoire mais dans celui d’une compagnie artistique, ce qui est assez inédit. Nous aurions très bien pu demander au CNRS Centre national de recherche scientifique ou à l’Ircam Institut de recherche et coordination acoustique/musique de travailler à cette application, mais finalement, nous avons défini que l’agilité du travail d’une compagnie, tant sur le plan intellectuel que sur le plan de la rapidité d’exécution, était le meilleur format pour avancer.

Comment avez-vous appréhendé la question de l’obsolescence technologique ?

Nous avons développé une application sur une base algorithmique, or celle-ci ne sera jamais obsolète puisque les algorithmes se logent dans les appareils. La seule obsolescence possible est liée aux téléphones des personnes.

Quel est le modèle économique d’un spectacle s’appuyant sur THIS ?

Nous avons utilisé THIS pour la première fois pour la pièce « Au nom des arbres » écrite par Laurent Gaudé et que je mets en scène. La création du spectacle a eu lieu à dans le centre commercial Westfield La Part-Dieu à Lyon, avec lequel nous avions déjà travaillé autour d’un projet artistique par le passé. Les centres commerciaux ont beaucoup évolué ces dernières années pour s’adapter aux pratiques de consommation des gens qui ont migré sur Internet. Ils se définissent de plus en plus comme des lieux de vie dans lesquels les gens passent, se restaurent parfois, se posent entre amis, etc. Les responsables de Westfield sont convaincus que la culture y a toute sa place, et c’est avec cette conviction qu’ils ont proposé d’accueillir le spectacle.

En dehors de ce partenariat avec Westfield, nous avons opéré en toute autonomie, puisque la diffusion n’était adossée à aucun théâtre. La compagnie a ainsi généré son propre événement, en gérant à la fois le plan de communication et la billetterie sur Internet. Nous avons rempli les cinq représentations avec à chaque fois 150 spectateurs. Dans ce cas précis, les recettes de billetterie vont directement à la compagnie. Nous proposons ainsi un modèle économique où les artistes bénéficient pleinement du fruit de leur travail et, d’une certaine manière, se réapproprient leur outil de production.

Un modèle où l’on peut jouer dans des lieux labellisés, mais aussi dans plein d’autres endroits non répertoriés par la puissance publique

Pour autant, l’idée n’est pas de faire sans les théâtres, mais de circuler entre différents cadres, de continuer à travailler tous ensemble, compagnies et théâtres, pour défricher de nouveaux territoires de l’art. La tournée d'« Au nom des arbres » se fera principalement dans des CDN Centre dramatique national ou des Scènes nationales, mais hors les murs, dans un lieu que nous choisirons en complicité avec chaque théâtre : une gare, un aéroport, une friche industrielle, une place de village, un lieu avec une certaine dimension poétique ou une configuration particulière… Nous avons défini une jauge de 200 personnes. Cela nous permet, d’une part, de rentrer dans un modèle économique viable et, d’autre part, de ne pas nous restreindre en termes de lieu d’accueil possible, là où une jauge plus grande nous couperait de pas mal de lieux.

Avec THIS, nous avons inventé un modèle où l’on peut à la fois jouer dans des lieux labellisés, mais aussi dans plein d’autres endroits qui ne sont pas répertoriés et labellisés par la puissance publique. THIS vient affirmer qu’il y a d’autres voies possibles que les modèles existants.

Tous les artistes, depuis la nuit des temps, n’ont eu de cesse que de trouver des solutions pour s’exprimer. Aujourd’hui, même si le contexte est difficile, nous devons continuer à être dans le champ de l’invention. De plus, notre responsabilité est de nourrir les visions des générations futures. Nous qui sommes plus avancés dans la maturité de notre art, nous devons être en capacité d’inventer des outils pour définir de nouveaux outils et de nouveaux territoires d’art pour la jeunesse.

Quelle était la tarification pour les représentations données au centre commercial ?

Nous avons proposé une tarification assez simple : un tarif plein (20 €) et un tarif réduit (12 €), complétés par un tarif de groupe (10 € par personne). Nous avons répété dans le centre commercial en activité, or notre présence a attisé la curiosité, notamment chez les plus jeunes dont beaucoup n’avaient jamais mis les pieds dans un théâtre. J’ai proposé à certains d’entre eux d’essayer le dispositif, et ils ont découvert que le théâtre, ça pouvait aussi être ça ! Il y a eu un véritable bouche-à-oreille : ceux qui avaient testé ou qui nous avaient vu répéter en ont parlé à leurs copains, et sont venus en groupe voir le spectacle.

La particularité avec THIS, c’est qu’il n’y a pas de placement, pas de tarif différencié (du type corbeille, premier balcon, etc.), puisque chaque spectateur est libre de se déplacer comme il l’entend. Ainsi, tout le monde entend la même chose peu importe où l’on est.

En quoi l’utilisation de la technologie venait-elle enrichir la forme et/ou le sujet de la pièce « Au nom des arbres » ?

« Au nom des arbres » est le quatrième projet qui nous réunit avec Laurent Gaudé, après notamment « Nous l’Europe, Banquet des Peuples » présenté au Festival d’Avignon en 2019. Laurent a écrit « Au nom des arbres » spécifiquement pour THIS, et avec le désir d’explorer la thématique de l’écoterrorisme, en revisitant la pièce « Les Justes » d’Albert Camus.

Laurent Gaudé a écrit « Au nom des arbres » spécifiquement pour THIS

« Au nom des arbres » est l’histoire de deux activistes qui prennent en otage un patron du CAC 40 et qui, au moment de lui tirer une balle dans la tête, s’abstiennent. À partir de là, s’engage une discussion entre les deux activistes sur ce qu’ils vont faire de cet homme, sur le fait de savoir si la fin justifie les moyens dans le combat écologique.

Parallèlement, ces deux activistes sont en relation avec trois autres qui sont, eux, respectivement au Nigéria, en Allemagne et aux États-Unis. Cette fragmentation de l’espace à l’œuvre dans la dramaturgie de la pièce est reproduite avec THIS. Les spectateurs peuvent voir en vidéo sur leur smartphone les trois activistes à l’étranger, et suivre leur dialogue avec les deux activistes in situ. Si le théâtre, par définition, est une unité entre le temps, l’espace et l’action, je crois que la question de l’espace va considérablement évoluer à l’avenir grâce aux technologies.

En résonance avec le sujet de la pièce, réfléchissez-vous à l’impact carbone des technologies utilisées ?

Les technologies existent, et on peut les utiliser soit pour en faire le pire, soit pour en faire le meilleur. Un téléphone, en l’occurence, on peut s’en servir pour scroller sur Instagram, sur TikTok ou sur Facebook, seul, isolé dans son coin. Avec THIS, nous avons décidé de nous en servir pour le meilleur : se rassembler et se cultiver !

Il y a par ailleurs un paradoxe à parler d’écologie dans un centre commercial, temple par excellence de la consommation. D’autant que dans cette pièce, Laurent Gaudé fustige le “Black Friday”, tout comme l’usage du plastique. Mais je trouve cela intéressant de faire entendre ce sujet précisément dans un tel lieu. C’est aussi l’occasion de montrer que le monde de demain peut être différent du monde d’hier, et que la culture a son rôle à jouer dans l’émergence de nouveaux imaginaires.

Avez-vous utilisé l’IA dans le développement de THIS ? Et l’utilisez-vous d’une quelconque manière dans votre travail de metteur en scène ?

Pour « Au nom des arbres », nous avons développé un premier module d’IA qui a la capacité de filtrer les bruits ambiants. Ce module suit la voix des acteurs en temps réel et isole les nuisances sonores pour permettre aux spectateurs d’avoir une véritable qualité audio.

Un module IA de traduction simultanée en développement

Nous travaillons sur un autre module d’IA qui devrait nous permettre, dès la saison prochaine, de générer une traduction simultanée des paroles des acteurs, basée sur le timbre de leurs voix. Concrètement, le spectateur entendra la voix de l’acteur dans le casque et parallèlement, en binaural technique qui restitue l’écoute naturelle en trois dimensions de manière un peu décalé dans l’oreille, il entendra la traduction en français de ce même acteur. Cela offre des perspectives assez incroyables : imaginons le cas d’une assemblée de spectateurs avec différentes nationalités. Grâce à ce module d’IA, chaque spectateur entendra le même acteur dans sa propre langue. Cette innovation nous permet d’avancer, voire de surpasser, la question du surtitrage. Et je suis d’ailleurs convaincu que l’avenir de la traduction au théâtre passera par l’audio.

Avez-vous déjà d’autres projets de spectacles avec THIS ? Quelles sont vos perspectives en termes de partage de l’outil avec d’autres ?

À partir de l’hiver 2027, nous proposerons à la vente une petite palette qui comprendra les algorithmes et quelques éléments physiques d’électronique, afin de partager THIS à des compagnies et des établissements de tous types (théâtres, musées, monuments historiques…) qui souhaiteraient l’acquérir. J’espère que dans quelques années, il existera des « saisons THIS », réunissant des événements artistiques en théâtre, musique et danse, qui se dérouleront parallèlement aux saisons traditionnelles dans les théâtres.

Roland Auzet


• Compositeur et metteur en scène

• Créations :

- « Au nom des arbres » de Laurent Gaudé (2026)

- « Nous, l’Europe, Banquet des peuples » de Laurent Gaudé (2019, Festival d’Avignon)

- « END - Ecoutez nos défaites » de Laurent Gaudé (2018)

- « Dans la solitude des champs de coton » de Bernard-Marie Koltès (2015)


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La Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon
Directeur artistique de TOTEM(s) - Académie « jeunes artistes »
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Fiche n° 3128, créée le 20/03/2014 à 20:51 - MàJ le 02/06/2026 à 14:32

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