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Slash : « 1 personne sur 10 cumule plusieurs fonctions dans le secteur culturel » (L. Bouchet)

Paris - Publié le lundi 26 novembre 2018 à 13 h 30 - n° 134180 « Une personne sur deux dans la culture travaille au moins une heure en dehors du secteur, et une personne sur 10 cumule plusieurs fonctions à l’intérieur du secteur culturel. On est sur un phénomène important dans notre domaine », déclare Lucie Bouchet, auteure d’un mém­oire de recherche port­ant sur les slasheursSlasheursTravailleurs qui exercent plusieurs activités. Le terme fait référence au signe "/" qui sépare les différentes activités quand ils les énumèrent de la cul­ture, dans le cadre de la convention Slash, organisée par TrempolinoTrempolino à Nantes, le 22/11/2018.

Chargée des relations avec les publics et de la billetterie à StereoluxStereolux et par ailleurs programmatrice de l’espace développement durable aux BISBISBiennales internationales du spectacle, Lucie Bouchet ajoute : « Ces personnes qui cumulent plusieurs métiers doivent être considérées à mon sens comme une richesse pour l’entreprise. Parce qu’ils renouvellent sans cesse, et par eux-mêmes, leurs réseaux et leurs connaissances, et qu’ils favorisent une sorte de montée en compétence. (…) Les enjeux pour l’entreprise consistent à ne pas confondre fidélité et exclusivité. L’engagement des slasheurs se développe bien au-delà du contrat. Il faut savoir faire preuve de souplesse : le temps qui est laissé au slasheur en dehors de l’entreprise est souvent bien profitable à l’entreprise elle-même. »

News Tank rend compte de la présentation de Lucie Bouchet.
© News Tank
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« Le travail “à l’ancienne“ n’existe plus »

  • « Aujourd’hui en France, 16 % de salariés travaillent à temps partiel. Le salariat en CDI CDIContrat à durée indéterminéeà temps plein, comme principe universel de recrutement, c’est terminé depuis 2004, selon l’InseeInseeInstitut national de la statistique et des études économiques.
  • L’emploi non salarié augmente constamment. Entre 2006 et 2011, il a progressé de 26 %, très forte hausse liée notamment à la création du statut d’autoentrepreneur en 2008.
  • Les possibilités offertes par le numérique font, par ailleurs, que l’on peut travailler de n’importe où, à peu près n’importe quand, sans être forcément présent dans son collectif de travail. À ce titre, 16 % de salariés en France télétravaillent aujourd’hui.
  • En définitive, le travail “à l’ancienne“, du lundi au vendredi avec des horaires fixes, dans un lieu défini et unique, ça n’existe plus. En tout cas, il faut qu’on sorte ce schéma de notre imaginaire collectif comme étant la norme, car cela ne l’est plus.
  • Ça ne l’est plus en France, ni en Europe, où l’on a 20 % de télétravailleurs, 19 % de personnes qui travaillent à temps partiel et 23 % qui travaillent le dimanche. »

« Le temps partiel concerne 26 % de l’emploi dans la culture »

  • « Concernant l’emploi culturel, nos secteurs sont liés à des contraintes systémiques d’hyper flexibilité. Sur les personnels techniques, nous sommes à 40 % de personnes embauchées en contrats courts. Lorsqu’il s’agit des artistes, on monte à 75 %, essentiellement sous la forme du CDDUCDDUContrat à durée déterminée d'usage.
  • Le temps partiel concerne 26 % de l’emploi dans la culture, juste derrière la grande distribution. Le nombre de personnes qui déclarent leur activité principale comme relevant de la culture a doublé en 20 ans, passant de 350 000 à 700 000 en 2011.
  • Sur l’emploi dans le spectacle vivant, la population de salariés est plus jeune que la population active de manière générale. Elle conserve également son emploi plus longtemps. Cela veut dire que notre secteur embauche tôt et garde longtemps ses salariés.
  • La pluriactivité correspond à deux phénomènes distincts.
    • Le fait, d’une part, d’exercer son emploi chez plusieurs employeurs, ce qui est le cas de l’artiste-interprète et du technicien.
    • Le fait, d’autre part, de cumuler plusieurs emplois et plusieurs situations administratives de travail. Là, on est chez les slasheurs. Certains, même, sont des cumulards de cumulards : ils sont à la fois dans la pluriactivité d’employeurs et dans la pluriactivité de l’emploi.
  • Une personne sur deux dans la culture travaille au moins une heure en dehors du secteur, et une personne sur 10 cumule plusieurs fonctions à l’intérieur du secteur culturel. On est sur un phénomène important dans notre domaine.
  • La diversification de l’activité professionnelle est-elle pour autant un phénomène nouveau ? Non. Par exemple, au Moyen-âge à Dieppe, on trouvait déjà des pêcheurs qui étaient contraints de diversifier leur activité car la pêche au hareng ne durait que six semaines dans l’année. Le reste du temps, ils occupaient des activités de commerce du poisson mais aussi des fonctions administratives autour de la pêche. »

« 54 % des slasheurs sont des femmes »

  • « Le portrait-robot d’un slasheur :
    • 54 % sont des femmes,
    • ils sont la plupart en CDI CDIContrat à durée indéterminéedans leur emploi principal,
    • 85 % travaillent dans le secteur tertiaire.
  • En dehors de ces trois traits marqués, on trouve des slasheurs de tous les âges, dans toutes les catégories socio-professionnelles.
  • J’ai effectué une recherche qualitative auprès de slasheurs. Voici ce qui en ressort.
  • Un rapport distancié à l’argent dans la culture, contrairement aux motifs qui poussent au cumul d’emplois de manière générale chez les Français. C’est même un élément assez fort puisqu’il est ressorti dans l’ensemble des entretiens que j’ai menés pour cette enquête qualitative.
    “J’aime bien l’idée de m’assumer en bricolant des pochettes de disques, en faisant de la musique et des concerts. Je ne suis pas de nature angoissée, je sais que je parviendrai à rebondir. Mais j’ai des amis qui sont tétanisés par l’idée de manquer d’argent. J’arrive à échapper à cela et j’en suis content“, dit Arthur, auteur-compositeur-interprète qui développe une activité de graphisme.
  • Le rejet de la stabilité. Ce qui peut sembler contradictoire dans la mesure où la majeure partie des slasheurs sont en CDI, mais cette population était peu présente dans l’échantillon de mon enquête qualitative. Et puis les slasheurs placent la routine à un endroit différent du statut administratif de leur profession.
    “En mars 2017, je voulais développer de nouvelles activités et mon CDI devenait contraignant. J’ai donc décidé de devenir intermittent sur toutes mes activités“, dit Julien, chargé de production pour une société de booking, par ailleurs chargé d’accueil artistes dans une salle et programmateur pour un festival.
  • Sur les attentes à l’égard du travail, le sentiment est là aussi unanime : les personnes que j’ai sondées attendent, évidemment, de l’argent, mais surtout de l’épanouissement, autour de deux notions que sont l’apprentissage et le plaisir ressenti dans l’exercice de leur fonction.
    “Je suis très curieuse de comprendre comment les choses marchent et se font. J’ai besoin d’être tournée vers les autres et d’être stimulée. Je suis contente quand dans la même semaine je travaille pour l’industrie pétrolière et rédige ensuite les discours des plus grands collectionneurs de Soulages“, dit Louise, rédactrice, traductrice, interprète, qui fait de la voix off et a créé une ligne de vêtements pour enfants.
  • Enfin, les slasheurs ne peuvent pas travailler dans un collectif s’il n’y a pas d’engagement personnel, presque extra-contractuel, des individus avec lesquels ils travaillent. Il y a besoin d’un affect et d’un moteur humain supérieur à celui de bien faire son travail.
    “Les personnes avec lesquelles je travaille sont vraiment des copains. Ce que je trouve dans mon métier de backlineuse, je ne le trouve nulle part ailleurs. Nous sommes contents de nous retrouver, il y a un esprit de solidarité, lorsqu’il fait froid, qu’il y a de la bouse et qu’il pleut. Nous sommes fatigués mais contents d’être là et du travail accompli“, dit Tania, backlineuse, par ailleurs praticienne en sophrologie.
  • Ces personnes qui cumulent plusieurs métiers doivent être considérées à mon sens comme une richesse pour l’entreprise. Parce qu’ils renouvellent sans cesse, et par eux-mêmes, leurs réseaux et leurs connaissances, et qu’ils favorisent une sorte de montée en compétence. Ils parviennent parfois à créer des ponts entre leurs différentes activités.
  • Enfin, le cumul d’activité permet de se remobiliser. Nous sommes tous sujets à une perte de confiance dans nos différentes activités, à un moment donné de notre vie. Les slasheurs arrivent souvent à s’appuyer sur l’une de leurs activités pour se remobiliser dans l’autre.
    “J’ai deux métiers depuis 25 ans et ne suis écœuré ni de l’un ni de l’autre. Cela casse la routine. Le jour, c’est le monde réel. Le soir, c’est le superficiel. Mes deux métiers sont devenus un besoin : si j’arrête l’un, il me manque l’autre“, dit Amir, chef de sécu dans le spectacle secteur et grutier.
  • Les enjeux pour l’entreprise consistent à ne pas confondre fidélité et exclusivité. L’engagement des slasheurs se développe bien au-delà du contrat. Il faut savoir faire preuve de souplesse : le temps qui est laissé au slasheur en dehors de l’entreprise est souvent bien profitable à l’entreprise elle-même. Si les organisations n’arrivent pas à grandir avec les éléments qui la composent, il y a un risque que les slasheurs les quittent pour aller grandir dans d’autres structures.
  • En quoi les slasheurs annoncent-ils l’avenir du travail ? Deux chiffres pour cela.
    • 85 % : c’est le pourcentage de métiers qui seront pratiqués en 2030 mais qui n’existent pas encore à l’heure actuelle.
    • 10 : c’est le nombre de métiers que la génération qui naît aujourd’hui exercera en moyenne dans sa vie.
  • L’automatisation et l’intelligence artificielle vont détruire une proportion significative des emplois qui existent actuellement. Aujourd’hui, on a tendance à recruter des gens en fonction des métiers qu’ils ont déjà pratiqués. Si vous ne développez pas des compétences multiples, vous risquez à court terme de ne plus être en adéquation avec les besoins du monde du travail. »

    Lucie Bouchet
Fin
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